v<r
OOk J<t^ )**u^ A<»»«^' 4VkiV»-
■/:;■ /;'ir:>^
?.M^¥-f= ;v^-
^'^
.^^^i
*,
xJ^^-
.!'(r*
DU CONTRAT
SOCIAL;
O U
PRINCIPES
DU DROIT
POLITIQUE.
Par J. J. Rou S S EAU j Citoyen
de Genève.
Fœderis îcquas
Dicamus leges.
£neU. XI.
"Edition Sans Cartons , à laquelle on a ajouté
une Lettre de l' Auteur aujeul Ami qui lui
refie dans le monde.
/
S*
A AMSTERDAM.
Chez Marc - Michel Rey.
M. D C C. L X I I.
^.c
^JU
i-^-.'.'
AVERTISSEMENT,
V-/ E petit Traité eft extrait
d'un Ouvrage plus étendu ,
entrepris autrefois fans avoir
confdlté mes forces, & aban.
donné depuis long - temps.
Des divers morceaux qu*on
pouvoit tirer de ce qui étoit
fait , celui-ci eft le plus con-
fidérable , & m'a paru le
moins indigne d'être oiFert
au Public. Le refte n'eft déjà
plus.
^%
n
TABLE
DES LIVRES
E T
DES CHAPITRES.
LIVRE I.
Oà Fpn examine comment Vlioni"
me 'pciJJ'e de Vétat de nature a
Ve'tat civil y & quelles font les
conditions ejjentielles dupacle.
Chapitre I. Sujet de ce premier
Livre ^ page 3
II. Des premières SGciétés, 5
' ' m. Du droit du plus fort, 1 1
' IV. De VEfcUvage. . . 14
V. Qu^il faut toujours re-
monter à une première
convention 25
0^ 'j
TABLE. y
Chapitre VI • Du Paâefoclal. p. 28
VIL Vu Souverain, . . 35
Vill. De VEtat civil. . 41
IX. Du Domaine réel. . 44
LIVRE IL
Où il efl traité de la Lcgi/lation.
Chapitre I. Que la Souveraineté
ejl inaliénable. ..... 53
— .= IL Que la Souveraineté efi
. indivifible 57
-i— m. Si la volonté générale
peut .errer 62
~. IV. Des bornes du Pouvoir
Jouverain 66
^ — V. Du Droit de vie & de
mort. 77
VI. De la Loi 8^
,. Vil Du Légijlateur. . . ^2
VllL Du Peuple. . . 105
. IX. Suite. . , 10§
V] TABLE
t(f^'^* Chapitre X. Suïu riR
, XI. Dis divers Jijlêmes ds
légiflation 124
.— XII. Divifion des Loix. 130
L I V P. E III.
Où il ejl traité des loix poli tiques ,
c\fi'CL'dire ^ de la forme du
Gpuvernement,
Chapitre I. Du Gouvernement en
général. ...... 13^
— II. Du princife qui conjlitue
les diverfes formes d&
Gouvernement. . . . I^I
. — ^— — III. Dïvijion des Gouverne-
ments 159
. IV. De la. Démocratie, 16^
^ V. De VAriJlocratie, . I^p
VI. De la Monarchie, 175
*—- VII. Des gouvernements mix--
tes, JS^
. f
\
^L:i
^M'\f
\i^^^A^'î^.^^'
TABLE vff
ChapiteE VIIL Que toute forme de
Gouvernement rCefi fas.
propre à tout pays. . 1^4
■*- IX. Des Jignes d^un bon
Gouvernement. . . .20^
•"— — — X. De Vabus du Gouverne-
ment & de fa pente L
dégénérer 214
- XL De la mort du corps poli-
tique 222
XII. Comment fe maintient
V autorité fouverain e. 2 2 5
XlII. Suite 228
XIV. Suite 253
XV. Des Députés ou Répré-
fentans. 2^5
— XVI. Que Vinjlitution du
Gouvernement n^efl point
un Contrat 245
— XVII. De Vinjlitution du
Gouvernement. . . . 24J
' ' ' XVIII. Moyens de prévenir
les ufurpations du GoU'
yermmmt 2i^
» / . '■ "
viij TABLE.
LIVRE IV.
Ou continuant de traiter des loix
politiques on expofè les moyens
d* affermir la conftitution de
l'Etat,
Chapitre I. Que la, volonté générait
eJllndeJtructibU. . . 259
: — II. Des Suffrages. . . 26S
III. Des éleciions. . . . 274
IV. Des comices romains. 280
' V. Vu Tribunal. . . . j>ip
VI. De la Dictature. ^\6
VIL De la Cenfure. . ^24
VIII. De la Religion civile,
. -,— IX, Conclu/ion^ .... 5^0
PRINCIPES
PO LITiaUK
Liy-RE Premier.
Je VEUX chercher fi dans l'ordre
civil il peut y avoir quelque règle
d'adminiftration légitime & fûre,
en prenant les hommes tels qu'ils
font y & les loix telles qu'elles
peuvent être : Je tâcherai tou-
jours d'allier dans cette recher-
che, ce que le droit permet avec
ce que l'intérêt prefcrit, afin que
la juftice & l'utilité ne fe trou-
"vent point divifées.
J'entre en matière fans prou-
ver l'importance de mon fujet-
On me demandera fî je fuis Prin-
ce ou Légiflateur pour écrire fur
la Politique? Je réponds que non,
& que c'eft pour cela que j'écris
fur la Politique. Si j'étois Prince
ou Légiflateur ^ je ne perdrois
pas mon temps à dire ce qu'il
faut faire ; je le ferois ^ ou je me
tairois.
Né Citoyen d'un État libre.
Si membre du Souverain \ quel-
que foible influence que puifle
avoir ma voix dans les affaires
publiques , le droit d'y voter fuf-
lit pour m'impofer le devoir de
m'en inftruife. Heureux toutes
les fois que je médite fur les Gou-
vernements 3 de trouver toujours
dans mes recherches de nouvel-
les raifons d'aimer celui de moi\
Pays !
/
# )( 5 )( #
CHAPITRE L
Sujet de ce Premier Livre.
L'i^OMME eft né libre , & par-
tout il eft dans les fers. Tel fe
croit le maître des autres , qui
ne laifle pas d'être plus efclave
qu'eux.Comment ce changement
s'eft-il fait ? Je l'ignore. Qii'eft^
ce qui peut le rendre légitime l
Je crois pouvoir réfoudre cette
queftion.
Si je ne confiderois que la force
& l'effet qui en dérive , je dirois :
Tant qu'un Peuple eft contraint
d'obéir & qu'il obéit , il fait bien;
fi-tôt qu'il peut fecouer le joug
& qu'il le fecoue 3 il fait encore
mieux : car^ recouvrant fa liber-
té par le même droit qui la lui a
« ravie , ou il eft fondé à la repren-
^ ) C 4 ) C #
dre, ou l'on ne Tétoit point à la
lui ôter. Mais l'ordre focial eft
un droit facré ^ qui fert de bafe
à tous les autres. Cependant ce
droit ne vient point de la natu-
re ; il eft donc fondé fur des con-
ventions : il s'agit de favoir quel-
les font ces conventions. Avant
d'en venir-là je dois établir ce que
je viens d'avancer.
VI
#)( 5 )(#
CHAPITRE IL
Des -premières Sociétés,
La plus ancienne de toutes les
fociétés & la feule naturelle ^ eft
celle de la famille. Encore les
enfants ne reftent-ils liés au père
qu'auffi long-temps qu'ils ont be-
foin de lui pour fe conferver. Si-
tôt que ce befoin cefle ^ le lien
naturel fe diflbut. Les enfants ,
exempts de Tobéiflance qu'ils dé-
voient au père , le père exempt
des foins qu'il devoit aux enfants,
rentrent tous également dans
Tindépendance. S'ils continuent
de refter unis, ce la'eft plus natu-
rellement, c'efl volontairement;
& la famille elle-même ne fe
maintient que par convention.
Cette liberté commune efl
• A3
,j-^
"^■Lr
#)( 6 )( :#
une conféquence de la nature de
rhomme. Sa première loi eft de
veiller à fa propre confervation ,
fes premiers foins font ceux qu'il
fe doit à lui-même; &^ fi-tôt
qu'il eft en âge de raifon, lui feul
étant juge des moyens propres à
le confer^'^er ^ devient par-là fon
propre maître.
La famille eft donc 5 fi l'on
veut , le premier modèle des fo-
ciéîés politiques; le chef eft l'ima-
ge du père 5 le peuple eft l'image
des enfants ; 5c tous étant nés
égaux 6c libres ^ n'aliènent leur
liberté que pour leur utilité. Tou-
te la différence eft que dans la
famille l'amour du père pour fes
enfants le paye des foins qu'il leur
rend j 6c que dans l'Etat le pla'^**
fir de commander fupplée à ce^
amour que le chef n'a pas pou-
fes peuples*
r
# ) ( 7 ) ( #
Grotius nie que tout pouvoir
humain foit établi en faveur
de ceux qui font gouvernés :
Il cite Tefclavage en exemple.
Sa plus confiante manière de
raifonner eft d'établir toujours le
droit par le fait *. On pourroif
employer une méthode plus con-
féquente y mais non p^is plus favo-
rable aux Tyrans.
Il est donc douteux^ félon
Grotius 5 fi le genre humain ap-
partient à une centaine d'hom-
mes ^ ou fi cette centaine d'hom-
mes appartient au genre humain ;
& il paroît dans tout fon livre
pencher pour le premier avis :
* ,3 Les favantes recherches fur le droit
y, public ne font fouvent que l'hiftoire des
„ anciens abus , Sz on s'eft entêté mal-à-pro_
„ pos quand on s'eft donné la peine de les
„ trop étudier. " Traité manufcrh des intérêts
de la Fr. avec [es vGtJlns ; par M. L. M. d''A*
? Voilà précifément ce qu'a fait Grotius,
A 4
;
K
z.
**■>
J,^^
=^ ) ( 8 ) ( ^
c'eft aiiffi le fentiment de Hob-
bès. Ainfi voilà refpece humaine
divifée en troupeaux de bétail ^
dont chacun a fon chef 5 qui le
garde pour le dévorer.
Comme un pâtre eft d'une na-
ture fupérieure à celle de fon trou-
peau 5 les pafteurs d'hommes^ qui
font leurs chers , font auffi d'u-
ne nature fupérieure à celle de
leurs peuples. Ainfi raifonnoit,
au rapport de Philon , l'Empereur
Galiguîa ^ concluant affez bien de
cette analogie que les Rois étoient
des Dieux y ou que les peuples,
ctoient des bêtes.
Le raisqnnfment de ce Cali-
gula revient à celui de Hobbès 6c
de Grotius. Ariftote avant eux
tous avoit dit aufli que les hom-
i^ies ne font point naturellement
égaux 5 mais que les uns naiflent
pour l'efclavage & les autres pour
la domination.
. \ ■
11
# )( 9 )(#
Aristote avoit raifon ; mais
ri prenoit TefFet pour la caufe.
Tout homme né dans Tefclavage
nait pour l'efclavage 5 rien n'eft
plus certain. Les efclaves perdent
tout c^ans leurs fers , jufqu'au de-
fir d'en fortir: ils aiment leur fer-
vitude comme les compagnons
d^Ulyffe aimoient leur abrutifle-
ment *. S'il y a donc des efclaves
par nature ^ c'eft parce qu'il y a
eu des efclaves contre nature. La
force a fait les premiers efclaves ^
îeur lâcheté les a perpétués.
Je n'ai rien dit du Roi Adamj
ni de l'Empereur Noé y père de
trois grands Monarques qui fe
partagèrent l'univers j comme fi-
rent les enfants de Saturne, qu'or>
a cru reconnoître en eux. J'efpe-
re qu'on me Içaura gré de cette
* Voyez un petit traité de Plutarque inti*
\ ^lé : Que les bêtes ufent de la raifon».
14
# ) C 10 ) ( #
îiiodération ; car y defcendant di-
reftement de Tun de ces Princes 5
& peut-être de la branche aînée,
que fçais-je fi par la vérification
des titres je ne me trouverois
point le légitime Roi du genre
humain? Quoiqu'il en foit> on ne
peut difconvenir qu'Adam n'ait
été Souverain du monde y com-
me Robinfon de fcn Ille 5 tant
qu'il en fut le feul habitant ^ de
ce qu'il y avoit de commode dans
cet Empire , étoit que le Monar-
que affuré fur fon trône n'avoit
à craindre ni rébellions , ni guer-.
res y ni confpirateurs.
# )( M )( #
CHAPITRE III.
Du Droit du plus fort.
Le plus fort n'eft jamais affez
fort pour être toujours le maître^
s'il ne transforme fa force en droit,
& l'obéiflance en devoir. De-là le
droit du plus fort , droit pris iro-
niquement en apparence & réel-
lement établi en principe : Mais
ne nous expliquera -t -on jamais
ce mot? La force eft une puiflance
phyfique j je ne vois point quelle
moralité peut réfulter de fes ef-
fets. Céder à la force eft un afte
de néceffité ^ non de volonté ;
c'eft tout au plus un a6te de pru-
dence. En quel iens pourra -ce
être un devoir ?
Supposons un moment ce pré-
tendu droit. Je dis qu'il n'en ré-
-•- » -
fuite qu'un galimathias inexpli-
cable. Car fitôt que c'eft la force
qui fait le droit , l'effet change
avec la caufe ; toute force qui
furmonte k première, fuccedeà
fon droit. Si tôt qu'on peut défo-
béir impunément y on le peut
légitimement , & puifque le plus
fort a toujours raifon y il ne s'agit
que de faire en forte qu'on foit
le plus fort. Or qu'eft - ce qu'un
droit qui périt quand la force
ceffe? S'il faut obéir par force 3
on n'a pas befoin d'obéir par de-
voir 5 & fi l'on n'eft plus forcé
d'obéir , on n'y eft plus obligé.
On voit donc que ce mot de droit
n'ajoute rien à la force 5 il ne
fignifie ici rien du tout.
Obéissez aux PuiflTances. Si
cela veut dire, cédez à la force ^
le précepte eft bon, mais fuperflu;
je répons qu'il ne fera jamais vio^
^s^f • '" ri
lé. Toute puiflance vient de Dieu»
je l'avoue ; mais toute maladie
en vient auffi. Eft-ce à dire qu'il
foit défendu d'appeller le Méde-
cin? Qu'un brigand me furprenne
au coin d'un bois ; non feule-
ment il faut par force donner
la bourfe , mais quand je pour-
rois la fouftraire , fuis-je en con-
fcience obligé de la donner ? Car
enfin le piftolet qu'il tient eft auf-
lî une puiflance.
Convenons donc que force
ne fait pas droit y & qu'on n'eft
obligé d'obéir qu'aux puiflances
légitimes. Ainfi ma queftion pri-
mitive revient toujours.
\-.
#)(i4)(#
CHAPITRE IV.
De VEfclavage,
puiSQu'AucuN homme n'a une
autorité naturelle fur Ton fem-
Wable 5 & puifque la force ne
■produit aucun droit , relient donc
ies conventions pour bafe de
toute autorité légitime parmi les
hommes.
Si un particulier , dit Grotiiis 3
peut aliéner fa liberté & fe rendre
■efclave d'un maitr4^ ^ pourquoi
tout un peuple ne pourroit - il
pas aliéner la fienne ^ & fe rendre
fujet d'un Roi ? Il y a là bien
des mots équivoques qui auroient
befoin d'explication^ mais tenons-
nous-en à celui à' aliéner. Aliéner
c'eft donner ou vendre. Or un
homme qui 4^q fait efclave 4'uif
%t '^
\
autre , ne fe donne pas y il fe
vend ^ tout au moins pour fa
fubfiftance : mais un peuple pour-
quoi fe vend-il ? Bien-loin qu'un
Roi fourniffe à fes fujets leur fub-
fiftance 5 il ne tire la fîenne que
d'eux 5 & félon Rabelais , un Roi
ne vit pas de peu. Les fujets
donnent donc leur perfonne à
x:ondition qu'on prendra aulïï
leur bien ? Je ne vois pas ce qu'il
leur refte à conferver.
On dira que le defpote affure
a fes fujets la tranquillité civile.
Soit; mais qu'y gagnent-ils 5 fi
les guerres que fon ambition leur
attire, fi fon infatiable avidité ,
fi les vexations de fon miniftere
les défolent plus que ne feroient
leurs diffentions? Qu'y gagnent-
iils, fi cette tranquillité rnême
eft une de leurs miferes r On vit
^w^nquille auffi dans les cachots;
en eft-ce affez pour s'y trouver
bien ? Les Grecs , enfermés dans
l'antre du Cyclope, y vivoient
tranquilles > en attendant que
leur tour vînt d'être dévorés.
DiRE qu'un homme fe donne
gratuitement ;, c'eft dire ime
chofe abfurde & inconcevable^
un tel afte eft illégitime & nul ,
par cela feul que celui qui le fait,
n'eft-pas dans fon bon iens. Dire
la même chofe de tout un peu-
ple 3 c'eft fuppofer un peuple de
foux : la folie ne fait pas droit.
Quand chacun pourroit s'a-
liéner lui-même , il ne peut aliéner
fes enfants ; ils naiffent hommes
& libres; leur liberté leur appar-
tient 5 nul n'a droit d'en difpoler
qu'eux. Avant qu'ils foient en
âge de raifon , le père peut en
leur nom ftipuler des conditions
pour leur confervation , pour Içur
-V bien
:^^^^ ■ r //'
^# )( 17 )( #
bien-être ; mais non les donner
irrévocablement & fans condi-
tion j canin tel don eft contraire
aux fins de la nature , & pafTe
les droits de la paternité. Il fau-
droit donc pour qu'un gouver-
nement arbitraire fût légitime,
qu'à chaque génération le peuple
fut le maître de l'admettre ou
de le rejetter : mais alors ce
gouvernement ne feroit plus ar-
bitraire.
Renoncer à fa liberté, c'eft
renoncer à fa qualité d'homme,
aux droits de l'humanité, même
a les devoirs. Il n'y a nul dédom-
magement poffible pour quicon-
que renonce à tout. Une telle
renonciation eft incompatible
avec k nature de l'homme, &
cdt oter toute morahté à Tes
aaions que d'ôter toute liberté
4, la volonté. Enfin c'ei^ une
/;
?^-') i,^
#K i8 )( #
convention vaine & contradic-
toire , de ftipuler d'une part une
autorité abiolue ^ & de Tautre
une obéiffance fans bornes. N'eft-
il pas clair qu'on n'eft engagé à
rien envers celui dont on a droit
de tout exiger ^ & cette feule
condition , fans équivalent , fans
échange ^ n'entraîne-t-elle pas la
nullité de Tafte ? Car quel droit
mon efclave auroit-il contre moi ,.
puifque tout ce qu'il a m'appar-
tient y & que fon droit étant le
mien ^ ce droit de moi contre
moi-même eft un mot qui n'a
aucun fens?
Grotius ôc les autres tirent
de la guerre un autre origine du
prétendu droit d'efclavage. Le
vainqueur ayant , félon eux ^ le
droit de tuer le vaincu y celui-ci
peut racheter fa vie aux dépens
de fa liberté j convention d'au^
^t
# )( I9)( =#
tant plu s légitime qu'elle tourne
au profit de tous deux.
Mais il eft clair que ce pré-
tendu droit de tuer les vaincus y
ne rélulte en aucune manière de
l'état de guerre, par cela feul
que les hommes vivant dans leur
primitive indépendance , n'ont
point entre eux de rapport aflTez
confiant pour confiituer ni Fétat
de paix, ni l'état de guerre^ ils ne
font point naturellement enne-*
mis. C'eft le rapport des chofes y
& non des hommes y qui confti-
tue la guerre , & l'état de guerre
ne pouvant naître des fimples
relations perionnelles y mais feu-
lement des relations réelles y la
guerre privée ou d'homme à
homme ne peut exifter ^ ni dans
l'état de nature où il n'y a point
4e. propriété conftante y ni dans
<r
# ) ( 20 ) ( #
?état locial où tout ell: fous
l'autorité des loix.
Les combats particuliers, les
duels, les rencontres, font des
ades qui ne conftituent point
un état ; & à l'égard des guerres
privées , autorifées par les éta-
bliflements de Louis IX , Roi de
France y èc fufpendues par la paix
de Dieu , ce font des abus du
gouvernement féodal , lyftême
abfurde s'il en fut jamais , con-
traire aux principes du droit na-
,turel , & à toute bonne politique»
La guerre n'eft donc point
une relation d'homme à homme ,
mais une relation d'état à état^
dans laquelle les particuliers ne
font ennemis qu'accidentelle-
ment j. non point comme hom-
mes , ni même comme citoyens ,
mais comme foldats j non point
comme membres de la patrie*
"^
^^
# )( 21 )( #
mais comme fes défenfeurs. Enfin
chaque Etat ne peut avoir pour
ennemis que d'autres Etats, &
non pas des hommes^ attendu
qu'entre choies de diverfes na-
tures y on ne peut fixer aucun
vrai rapport.
Ce principe eft même con-
forme aux maximes établies de
tous les temps&à la pratique conf-
tante de tous les peuples policés.
Les déclarations de guerre font
moins des avertifîemens aux puit
fances qu^à leurs fiijets. L'étran-
ger y foit Roi 5 foit particulier ,
foit peuple y qui vole^ tue ou dé-
tient les fujets fans déclarer la
guerre au Prince y n'eft pas un
ennemi y c'eft un brigand. Mê^
me en pleine guerre un prince jufte
s'empare bien en pays ennemi de
tout ce qui appartient au pubhc ^
mais il refpede la perfonoe & Içâ
^ '..V ' 'f/^^^ ^
biens des particuliers ^ il refpefte
des droits fur lefquels font fondés
les fiens. La fin de la guerre étant
la deftruaion de l'Etat ennemi ,
on a droit d'en tueries défenieurs
tant qu'ils ont les armes à la main;
mais fi - tôt qu'ils les pofent & fe
rendent y ceffant d'être ennemis
ou inftruments deTennemi, ils
redeviennent fimplement hom-
mes^ & l'on n'a plus de droit fur
leur vie. Quelquefois on peut tuer
l'Etat fans tuer un feul de ks
membres: Or la guerre ne donne
aucun droit qui ne foit néceflaire
à fa fin. Ces principes ne font pas
ceux de Grotius ; ils ne font pas
fondés iiir des autorités de Poètes,
mais ils dérivent de la nature
des chofes y & font fondés fur Li
raifon.
A l'égard du droit de con-
ig^uête 5 il n'a d'autre fondement
4
I
#)( 2? )( #
que la Loi du plus fort. Si la guer-
re ne donne point au vainqueur
le droit de mafiacrer les peuples
vaincus, ce droit qu^il n'a pas^
ne peut fonder celui de les afler-
vir. On n'a le droit de tuer l'enne-
mijque quand on ne peut le faire
efclave j le droit de le faire efcla^
ve ne vient donc pas du droit de
le tuer: C'eft donc un échange
inique de lui faire acheter au prix
de fa liberté fa vie fur laquelle on
n'a aucun droit. En établilTant
le droit de vie & de mort fur le
droit d'efclavage , & le droit d'ef-
clavage fur le droit de vie & de
mort 3 n'eft - il pas clair qu'on
tombe dans le cercle vicieux ?
En supposant même ce terri-
ble droit de tout tuer y je dis
qu'un efclave fait à la guerre, ou
un peuple conquis , n'eft tenu à
lieu du tout envers ion maître 4^
# ) ( H ) ( #
qu'à lui obéir autant qu'il y eft
forcé. En prenant un équivalent
à fa vie, le vainqueur ne lui en a
point fait grâce : au lieu de le
tuer fans fruit il Fa tué utilement.
Loin donc qu'il ait acquis fur lui
nulle autorité jointe à la force 5
l'état de guerre fubfifte entre eux
comme auparavant , leur rela-
tion même en eft l'effet y & Tu-
fage du droit delà guerre ne fup-
pofe aucun traité de paix. Ils ont
fait une convention j foit :, mais
cette convention , loin de dé-
truire l'état de guerre > en fup-
pofe la continuité.
A I N s 1 5 de quelque fens qu'on
envifage les chofes , le droi(t d'ef-
clavage eft nul , non feulement
parce qu'il eft illégitime , mais
parce qu'il eft abfurdè& ne ïîgm-
fierien. Ces mots, efcUvage &
droit y foat contradictoires ^ \h
^ i sex^
^■
î
#)( ^5 )(#
s'excluent mutuellement. Soit
d'un homme à un homme 3 foit
d'un homme à un peuple , ce dif-
coiirs^^fera toujours également
infenlé. Je fais avec toi une con>'
vention toute à ta charge & toute
à 7nori profit , que fohferverai
tant qu'il me plaira ^ & que tu
ob/hveras tant qu'il me plaira.
CHAPITRE V,
Quiljaut toujours remonter h
une première convention,
Quand j'âccorderois tout ce que
j'ai réfuté jufqu'ici , les fauteurs
du defpotilme n'en feroient pas
plus avancés. 11 y aura toujours
une grande différence entre fou-
mettre une' multitude ^ & régir
\mt fociété. Que des hommes
énais foient fucceffivement affer-
C
■.■■ -f^r. *
# )( 26 )( ^
vis à un feul , en quelque nom-
bre qu'ils puilTent être ^ je ne vois
là qu'un maître Se des efclaves ^
je n'y vois point un peuple & fon
chefjc'efl, fi l'on veut , une agré-
gation y mais non pas une aflb-
dation , il n'y a là ni bien public
ni corps politique. Cet homme y
eût-il affervi la moitié du monde,
n'eft toujours qu'un particulier ^
fon intérêt , léparé de celui des
autres , n'eft toujours qu'un in-
térêt privé. Si ce même homme
vient à périr , fon Empire après
luirefte épars & fans liailbn, com-
me un chêne fe dilTout 6c tombe
en un tas de cendres , après que
le feu l'a confumé.
Un peuple, dit Grotius ,
peut fe donner à un Roi. Selon
Grotius un peuple eft donc un
peuple avant de fe donner à un
Roi. Ce don même ell un afte
# ) ( V ) ( #
civil, il fuppofe une délibération
publique. Avant donc que d'e-
xaminer Tafte par lequel un peu-
ple élit un Roi , il feroit bon d'e-
xaminer l'aâie par lequel un peu-
ple eft lin peuple. Car cet aâ:e
étant néceflairement antérieur à
Tautre , eft le vrai fondem.ent de
la Jociété.
En effet , s'il n'y avoit
point de convention anté-
rieure 5 où leroit j à moins que
Féleftion ne fût unanime , l'o-
bligation pour le petit nombre
de le foumettre au choix du
grand , 6c d'où cent , qui veulent
un maître, ont-ils le droit de vo-
ter pour dix qui n'en veulent
point? La loi de la pluralité des
îiifFrages eft elle-même un établiC
fement de convention ,& fuppofe
au moins une fois l'unanimité.
CHAPITRE VI.
Du Pacte facial.
Je SUPPOSE les hommes par-
venus à ce point où les obftacles
qui nuifent à leur confervation
dans rétat de nature , l'empor-
tent par leur réfiftance fur les for-
ces que chaque individu peut em-
ployer pour fe maintenir dans cet
état ; alors cet état primitif ne
peut plus fubfifter y & le genre
humain périroit s'il ne changeoit
fa manière d'être.
O R 5 c o M M E les hommes ne
peuvent engendrer de nouvelles
forces y mais feulement unir d>c
diriger celles qui exiftent^ ils
n'ont plus d'autre moyen pour fe
conferver ^ que de former par
agrégation une fomme de forces
qui puifle remporter fur la réfîH
tance , de les mettre en jeu par
un feul mobile & de les faire agir
de concert.
Cette fomme de forces ne
peut naître que du concours de
pluiieurs : mais la force & la li-
berté de chaque homme étant les
premiers inflruments de fa confer-
vation , comment les engagera-
t-il fans fe nuire ^ & fans négli-
ger les foins qu'il fe doit ? Cette
difficulté ramenée à mon fujet
peut s'énoncer en ces termes.
55 Trouver une forme d'af-
55 fociations qui défende & pro-
55 tege de toute la force commu-
55 ne la perfonne & les biens de
55 chaque aflbcié5 & par laquelle
55 chacun s'unilTant à tous n'o-
55béiire pourtant qu'à lui-même &
55 refte auffi libre qu'auparavant?^*^
Tel eft le problême fondamental
"^* Cj
dont le contrat focial donne la
folution.
Les clauses de ce contrat
font tellement déterminées par
la nature de l'afte que la moindre
modification les rendroit vaines
èc de nul effet ; en forte que,
bien qu'elles n'aient peut-être
jamais été formellement énon-
cées 5 elles font par-tout les mê-
mes 5 par-tout tacitememt admi-
fes &i reconnues ; julqu'à ce que ,
le pacte ibcial étant violé , cha-
cun rentre alors dans fes premiers
droits 5c reprenne fa liberté na-
turelle 5 en perdant la liberté
conventionnelle pour laquelle il
y renonça..
Ces clauses bien étendues fe
réduifent toutes à une feule , fa-
voir l'aliénation totale de chaque
affocié avec tous fes droits à toute
k communauté. Car première;?
\
# ) ( 3 1 ) ( #
ment , chacun le donnant tout
entier y la condition elT: égale
pour tous 5 & la condition étant
égale pour tous , nul n'a intérêt
de la rendre onéreufe aux autres.
De plus, l'aliénation fefai-
fant fans réferve , l'union eft aufÏÏ
parfaite qu'elle peut l'être & nul
affbcié n'a plus rien à réclamer :
Car s'il reftoit quelques droits
aux particuliers , comme il n'y
auroit aucun fupérieur commun
qui pût prononcer entre eux &
le public 3 chacun étant en quel-
que point fon propre , juge préten^
droit bien-tôt l'être en tous; l'état
de nature fubfifteroit , & l'affocia-.
tion deviendroit nécefîairement
tyrannique ou vaine.
Enfin chacun fe donnant à
tous ne fe donne à perfonne ;
& ccmm.eiln'ya pas un afTocié
lur lequel on n'acquière le même
.4:
# )( 30( #
droit qu'on lui cède fur foi ^ on
gagne l'équivalent de tout ce
qu'on perd , & plus de force pour
conferver ce qu'on a.
Si donc on écarte du pafte
focial ce qui n'eft pas de fon ef-
fence ^ on trouvera qu'il fe réduit
aux termes fuivants. Chacun de
nous met en commun fa -perfon-
Ile & toute Ja puiffance fous la
fuprême direclïon de la volonté
générale ; & nous recevons en
corps chaque membre comme par-
tie indïvifible du tout,
A l'instant ^ au lieu de la
perfonne particulière de chaque
contradant y cet afte d'affocia-
tion produit un. corps moral &
collectif 5 compofé d'autant de
membres que raffemblée a de
voix; lequel reçoit de ce même
afte Ion unité ^ fon moi commun ,
fa vie & fa volonté. Cette perfon-
*^
■^.
# )( 53 )(#
ne publique , qui fe forme ainfî
par l'union de toutes les autres 5
prenoit autrefois le nom de Clté^ ,
<Sc prend maintenant celui de
* Le vrai fens de ce mot s'ed prefquc
entièrement effacé chez les modernes j la plu-
part premienc une ville pour une Cité & un
bourgeois pour un Citoyen. Ils ne favent pas
que les maifons font la Ville mais que les
Citoyens font la Cité. Cette mêm^e erreur
coûta cher au;refois aux Carthaginois. Je n'ai
pas lu que le titre de cives ait jamais étédon-
né aux fuiets d'aucun Prince , pas même an-
ciennement aux Macédoniens , ni de nos iours
aux Angiois , quoique plus prés de la liberté
que tous les autres. Les feuls François pren-
nent tout familièrement ce nom de Citoyens ,
parce qu'ils n'en ont aucune véritable idée ,
comme on peut le voir dans leurs Diélion-
naircs , fans quoi ils tomberoient en l'uTur-
pant dans le crime de Léze-Majefté: ce nom
chez eux exprime une vertu & non pas un
droit. Quand Bodin a voulu parler de nos
Citoyens & Bourgeois , il a fait une lourde
bévue en prenant les uns pour les autres. M.
d'Alemberc ne s'y eil i>as trompé, ik a bien
dilliagué dans ion article Genève les quatre
ordres d'hommes , [môme cinq, en y comptant
.-^i
^&
ir-
# ) ( 54 ) ( #
République ou de corps politique ,
lequel eft appelle par fes membres
Etat quand il eft paffif. Souverain
quand il eft aûif , PuiJJ'ance en
le comparant à fes femblables.
A l'égard des afiociés ils prennent
colledlivement lenoni àe peuple y
& s'appellent en particulier Cito-
yens ^ comme participant à l'au-
torité fouveraine ^&c Sujets com-
me (oumis aux loix de l"Etat.
Mais ces termes fe confondent
fouvent & fe prennent l'un pour
l'autre ^ il fuffit de les favoir
diftinguer quand ils font emplo-
yés dans toute leur précifion.
les fimples étrangers,] qui font dans norre
ville, & donc deux feulement compoient
la République. Nul aucre au:eur François,
que ie lâche, n'a compris le vrai lens du
Biot Citoyens,
\
^)( 55 )(#
CHAPITRE VIL
Du Souverain.
Qn voit par cette formule
que l'afte d'affociation renferme
un engagement réciproque du.
public avec les particuliers 5 &
que chaque individu , contrac-
tant 5 pour ainfi dire , avec lui-
même j fe trouve engagé fous un
double rapport; favoir, com-
me membre du Souverain envers
les particuliers y & comme mem-
bre deTEtat envers le Souverain.
Mais on ne peut appliquer ici la
maxime du droit civil ^ que nul
n'eft tenu aux engagements pris
avec lui-même ; car il y a biea
de la différence entre s'obliger en-
vers foi 5 ou envers un tout dont
on fait partie..
Il faut remarquer encore que
la délibération publique ^ qui
peut obliger tous les fujets en-
vers le Souverain , à caule des
deux différents rapports fous lef-
quels chacun d'eux eft envifagé ^
ne peut , par la railon contraire^
obliger le Souverain envers lui-
même. Se que, par coniequent^
il eft contre la nature du corps
politique que le Souverain s'nn-
pôle une loi qu'il ne puiiTe enfrein-
dre. Ne pouvant fe confidérer
que fous un feul ôc même rapport y
il eft alors dans le cas d'un par-
ticulier contractant avec foi-mê-
me : par où l'on voit qu'il n'y a
ni ne peut y avoir nulle efpece
de Loi fondamentale obligatoire
pour le corps du peuple 5 pas
même le contrat focial. Ce qui
ne fignilie pas que ce corps ne
puifle fort bien s'engager envers
^-
/# ) C 37 ) ( #
autrui en ce qui ne déroge point
à ce contrat^ car^ à l'égard de
rétranger^ il devient un êtrefim-
ple 5 un individu.
Mais le corps politique où le
Souverain ne tirant fon être que
de la fainteté du contrat , ne peut
jamais s'obliger^ même envers
autrui y à rien qui déroge à cet
afte primitif^ comme d'aliéner
quelque portion de lui-même ou
de fe foumettre à un autre Sou-
verain. Violer Fafte par lequel
il exifte , feroit s'anéantir ; & ce
qui n'eft rien ^ ne produit rien.
Si-tôt que cette multitude
cft ainfi réunie en un corps , on
ne peut ofFenfer un des membres
lans attaquer le corps j encore
moins ofFenfer le corps fans que
les membres s'en reilentent. Amfî
le devoir & l'intérêt obligent
également les deux parties con-
> ▼
traftantes à s'entre-aider mutuel-
lement 3 & les mêmes hommes
doivent chercher à réunir fous ce
double rapport tous les avanta-
ges qui en dépendent.
Or le Souverain , n'étant for-
mé que des particuliers qui le
compofent y n'a ni ne p>eut avoir
d'intérêt contraire au leur ; par
conféquent la puiffance fouve-
raine n'a nul befoin de garant
envers les fujets , parce qu'il eft
impoffible que le corps veuille
nuire à tous fes membres ; & nous
verrons ci - après qu'il ne peut
nuire à aucun en particulier. Le
Souverain , par cela feul qu'il
eft, eft toujours tout ce qu'il doit
être.
Mais il n'en eft pas ainfi des
fujets envers le Souverain 5 au-
quel malgré l'intérêt commun ^
rien ne répondroit de leurs enga-
#)( 39 )( #
gemens s'il ne trouvoit des mo-
yens de s'afliirer de leur fidélité.
En effet chaque individu
peut comme homme avoir une
volonté particulière , contraire ou
diflemblable à la volonté géné-
rale qu'il a comme Citoyen. Son
intérêt particulier peut lui par-
ler tout autrement que l'intérêt
commun ; fon exiftence abfolue
& naturellement indépendante
peut lui faire envifager ce qu'il
doit à la caufe commune com-
me une contribution gratuite ,
dont la perte fera moins nuifible
aux autres que le payement n'en
eft onéreux pour lui , & regar-
dant la perfonne morale qui conf-
titue l'État ^ comme un être de
raifon , parce que ce n'eft pas un
homme , il jouiroit des droits du
citoyen fans vouloir remplir les
devoirs du fujet , injuftice dont
# ) C 40 ) C #
le progrès cauferoit la ruine du
corps politique.
Afin donc que le pafte focial
ne foit pas un vain formulaire , il
renferme tacitement cet engage-
ment qui feul peut donner de la
force aux autres , que quicon-
que refufera d'obéir à la volonté
générale^y fera contraint par tout
le corps ; ce qui ne fignifie autre
chofe fmon qu'on le forcera d'ê-
tre liBre : car telle eft la condi-
tion qui donnant chaque Citoyen
à la Patrie le garantit de toute
dépendance perfonnelle; condi-
tion qui fait l'artifice & le jeu de
la machine poUtique, ô: qui feule
rend légitimes les engagements
civils 5 lefquels fans cela fercient
abfurdes , tyranniques , Scfujets
aux plus énormes abus.
«N^^C*^
O^^A?,
t
#)( 41 )(#
CHAPITRE VIII.
De l'Etat civil.
(^E PASSAGE de rétat de nature
à l'état civil produit dans Thom-
me un changement très-remar-
quable 5 en lubftituant dans fa
conduite la juftice à l'inftinft^ &
donnant à fes aftions la moralité
qui leur m^anquoit auparavant.
C'efl alors feulement que la voix
du devoir fuccédant à l'impul-
fîon phyfique ^ & le droit à l'ap-
pétit, riiom.me , qui jufques là
n'avoit regardé que lui-même,
fe voit forcé d'agir fur d'autres
principes , & de coniulter farai-
fon avant d'écouter fes penchants.
Quoiqu'il fe prive dans cet état de
pluficurs avantages qu'il tient
de^la nature^ il en regagne d^
\
# )( 40( =^
fi grands 5 les facultés s'exercent ->
& fe développent ^ Tes idées s'é-
tendent 5 fes fentiments s'enno-
bliffent 5 Ton ame toute entière
s'élève à tel point , que fi les abus
de cette nouvelle condition ne
le dégradoient iouvent au def-
lous de celle dont il eft forti , il
devroit bénir fans ceflTe Tinftant
heureux qui l'en arracha pour ja-
mais,, & qui 5 d'un animal ftupi-
de ôc borné, lit un être intelligent
§c un homme.
' Réduisons toute cette balan-
ce à des termes faciles à compa»
rer. Ce que Thomme perd par le
contrat focial , c'eft la liberté
naturelle & un droit illimité à
tout ce qui le tente ôc qu'il peut
atteindre ^ ce qu'il gagne , c'eft
la liberté civile 5c la propriété de
tout ce qu'il poflede. Pour ne pas
jfe tromper dans ces conipenla-
#)(45)(#
tions 5 il faut bien diftinguer la
liberté naturelle qui n'a pour bor-
nes que les forces de l'individu ,
de la liberté civile qui eft limitée
par la volonté générale , & la
poiTeffion qui n'efl: que l'effet de
la force ou le droit du premier
occupant 5 de la propriété qui
ne peut être fondée que fur un
titre pofitif.
On pourroit fur ce qui pré«
cède ajouter à l'acquis de l'état
civil ^ la liberté morale , qui
feule rend l'homme vraiment
maître de lui ^ car l'impulfion
du feul appétit eft efclavage , &
l'obéiflance à la loi qu'on s'eft
prefcrite , eft liberté. Mais je
n'en ai déjà que trop dit fur cet
article, & le fens philofophique
du mot liberté n'eft pas ici de
mon fujet.
f
n
4
# ) ( 44 ) ( #
00 m^ ¥^^ ■■ ^^0 ¥0m ^0
CHAPITRE IX.
Du Domaine recL
(Chaque membre de la com-
munauté le donne à elle au mo-
ment qu'elle le forme, tel qu'il
ie trouve aftueîlement , lui &
toutes les forces , dont les biens
qu'il poflede font partie. Ce
n^eft pas que par cet acte la
polleffion change de nature en
changeant de mains, & devienne
propriété dans celles du Souve-
rain : mais comme les forces de
la Cité font incomparablement
plus grandes que, celles d'un par-
ticulier 3 la poiTelTion publique
eft auffi dans le fait plus forte
& plus irrévocable, fans être plus
légitime , au moins pour les
étrangers. Car l'Etat ^ à l'égard
#)(45 )(#
de fes membres 5 eft maître de
tous leurs biens par le contrat
focial 5 qui dans l'Etat fert de
bafe à tous les droits ; mais il ne
l'eft à regard des autres Puif-
fanées ^ que par le droit du pre-
mier occupant, qu'il tient des
particuliers.
Le droit de premier occu-
pant 5 quoique plus réel que celui
du plus fort 5 ne devient un vrai
droit qu'après l'établilTement de
celui de propriété. Tout homme
a naturellement droit à tout ce
qui lui eft nécelTaire ; mais Tafte
pofîtif qui le rend propriétaire
de quelque bien ;, l'exclut de
tout le refte. Sa part étant faite,
il doit s'y borner. Se n'a plus
aucun droit à la communauté.
Voilà pourquoi le droit de pre-
mier occupant , fi foible dans
l'état de nature :, eft refpedabl^
#)( 46 )( #
à tout homme civil. On refpe6le
moins dans ce droit ce qui eft à
autrui que ce qui n'eft pas à foi.
En général 5 pour autorifer
fur un terrein quelconque le droit
depremJer occupant, il faut les
conditions luivantes. Première-
ment que ce terrein ne foit en-
core habité par perfonne ; fecon-
dément , qu'on n'en occupe que
la quantité dont on a befoin pour
fubfifter ^ en troifieme heu , qu'on
en prenne polTeffion 5 non par
une vaine cérémonie 5 mais par
le travail & la culture , feul fîgne
de propriété qui au défaut de
titres juridiques doive être rei-
pedé d'autrui. .
En effet 5 accorder au befoin
& au travail le droit de premier
occupant , n'eft-ce pas l'étendre
auffi loin qu il peut aller? Peut-
on ne pas donner des bornes à
# ) ( 47 ) ( #
ce droit ? Suffira-t-il de mettre
le pied fur un terrein commua
pour s'en prétendre auiTi-tôt le
maître ? Suffira - 1 - il d'avoir la
force d'en écarter un moment
les autres hommes pour leur ôter
le droit d'y jamais revenir? Com-
ment un homme ou un peuple
peut-il s'emparer d'un territoire
immenfe ôc en priver tout le
genre humain y autrement que
par une ufurpation puniflable ,
puifqu'elle ôte au refte des hom-
mes le iéjour 6c les aliments que
la nature leur donne en commun?
Qiiand Nuîiez Balbao prenoit
fur le rivage pofleirion de la Mer
du Sud ôc de toute l'Amérique
méridionale , au nom de la Cou-
ronne de Caftille , étoit-ce ai^ez
pour en dépolféder tous les habi-
tants 6c en exclure tous les Prmces
du monder* Sur ce pied-ià ces cérè-
f
jj
.:/
^ ) ( 48 ) ( #
monies le miiltiplioient aflez vai-
nement 3 & le Roi Catholique
n'avoit tout d'un coup qu'à
prendre de fon cabinet pofîeffion
de tout l'univers , fauf à retran-
cher enfuite de Ion Empire ce
qui étoit auparavant poffédé par
les autres Princes.
On conçoit commuent les ter-
res des particuliers réunies Se
contiCTiës deviennent le territoire
public 5 ôc comment le droit de
Ibuveraineté , s'étendant des fu-
jets au terrein qu'ils occupent ,
devient à la fois réel d<, perîon-
nel ; ce qui met les pofîefleurs
dans une plus grande dépen-
dance 5 & fait' de leurs forces
même les garants de leur fidé-
lité. Avantage qui ne paroît pas
avoir été bien lenti des anciens
Monarques y qui ne s'appellant
que Rois des Perfes^ des Scithçs^
^" aes
ïlv
'T^
V
:")^^
*.
des Macédoniens ^ fembloient fù
regarder comme les chefs des
hommes ^ pkitôt que comme les
maîtres du pays. Ceux d'aujour-
d'hui s'appellent plus habilement
Rois de France 5 d'Efpagne ,
d'Angleterre ^ &c. En tenant
ainfi le terrein ^ ils font bien fûrs
d'en tenir les habitants.
Ce qu'il y a de fingulier
dans cette aliénation ^ c'eft que
loin qu'en acceptant les biens des
particuliers > la communauté les
en dépouille 5 elle ne fait que
leur en affurer la légitime pof-
feflionj changer l'ufurpation en
un véritable droit ^ ôc la jouif-
fance en propriété. Alors les poC
felTeurs étant confidérés comme
dépofitaires du bien pubUc ^
leurs droits étant refpeAés de
tous les membres de TEtat , &c
maintenus de toutes fes forces
-',à
) ( 50 ) ( #
contre l'étranger^ par une ceffîon
avantageufe au public ^ & plus
encore à eux-mêmes 3 ils ont ,
pour ainfî dire 3 acquis tout ce
qu'ils ont donné. Paradoxe qui
s'explique aifément ^ par la diftin-
ftion des droits que le Souverain
&le propriétaire ont fur le même
fonds 5 comme on verra ci-après.
Il peut arriver auffi que les
hommes commencent à s'unir
avant que de rien pofleder y
& que s'emparant enfuite d'un
. terrein fuffiiant pour tous y ils
en jouiflent en commun y ou
qu'ils le partagent entre eux,
foit également , foit félon des
proportions établies par le Sou-
verain. De quelque manière que
fe faffe cette acquifition y le droit
que chaque particulier a fur fon
propre fonds y eft toujours fu-
bordonné au droit que la cona-
^\
^
miinauté a fur tous ^ fans quoi
il n'y auroit ni folidité dans le
lien focial, ni force réelle dans
l'exercice de la Souveraineté.
Je terminerai ce chapitre &
ce livre par une remarque qui
doit fervir de bafe à tout le fyf-
tême focial ; c'eft qu'au lieu de
détruire l'égalité naturelle 3 le
pafte fondamental fubftitue au
contraire une égalité morale 6c
légitime à ce que la nature avoit
pu mettre d'inégalité phyfique
entre les hommes, & que pou-
vant être inégaux en force oi^
en génie y ils deviennent tous
égaux par convention & de
droit. *
* Sous les mauvais gouvernements cette ê^a«
lité n'eft qu'apparente & illuloire ; elle ne fert
qu'à maintenir le paurre dans la mifere &
!e riche dans fon ufurpatîon. Dans le fart les
ïoijffpnt toujours utiles à ceux qui pofTedeat,
fi
-. .r.>.'. i
#)( 5^ )( #
Ôc nuifibles à ceux qui n'ont rien : D'où il
fuit que l'état focial n'eft avantageux aux
hommes qu'autant qu'ils ont tous quelque
chofe ôc qu'aucun d'eux n'a rien de trop.
Tin du Livre premier*
fV. > * !<► i«. * * ,/* * r\. > « * ♦ * ♦ ♦ nr
PRINCIPES
POLITIQUE.
Livre Second.
)POo<x>K)i<>î<)î<>!<>î<>î<>!<>:<>!<>î<)i<>!<>K:)^)î<:^
CHAPITRE ï.
Que la Souveraineté eji ina-'
Uénable.
La PREMIERE & la plus impor-
tante conféquence des principes
ci-devant établis eft que la volon-
té générale peut feule diriger les
forces de l'Etat félon la fin de fon
inftitution ^ qui eft le bien com-
îDip : car fi Toppcfition des inté-
t)
/
#)(54)(=#
rets particuliers a rendu néceflaire
rétabliflement des fociétés , c'efl:
l'accord de ces mêmes intérêts
qui Ta rendu poffible. C'eft ce
qu'il y a de commun dans ces
différents intérêts qui forment le
lien focial ; & s'il n'y avoit pas
quelque- point dans lequel tous
les intérêts s'accordent , nulle
fociété ne fçauroit exifl:er. Or
c'eft uniquement fur cet intérêt
commun que la fociété doit être
gouvernée.
Je i^is donc que la fouveraine-
té n'étant que l'exercice de la vo-
lonté générale ne peut jamais s'a-
liéner y & que le Souverain ,. qui
n'eft qu'un Etre-colleftif ^ ne peut
être repréfenté que par lui^-mê-
me ; le pouvoir peut bien fe tranf-
mettre y mais non pas la volonté.
En effet 5 s'il n'eft pas im-
poflîble qu'une volonté particu-
#)( 55 )( #
liere s'accorde fur quelque point
avec la volonté générale , il eft
impoflîble au moins que cet ac-
cord foit durable & conftant; car
la volonté particulière tend par
fa nature aux préférences 3 & la
volonté générale à l'égalité. Il eft
plus impoffible encore qu'on ait
un garant de cet accorda quand
même il devroit toujours exifter;
ce ne feroit pas un effet de l'art ,
mais du hazard. Le Souverain
peut bien dire ^ Je veux aftuelle-
ment ce que veut un tel homme^
ou du moins ce qu'il dit vouloir ;
mais il ne peut pas dire : ce que
cet homme voudra demain ^ je le
voudrai encore ; puifqu'il eft ab-
furde que la volonté le donne des
chaînes pour l'avenir y & puifqu'il
ne dépend d'aucune volonté de
confentir à rien de contraire au
bien de TEtre qui veut. Si donc
E4
'?
^'•.
^^/
#)(56)(#
le peuple promet fimplement d'o-
béir 5 il fe diiTout par cet ade ,
il perd fa qualité de peuple ^ à
î'inftant qu'il y a un Maître il
n'y a plus de Souverain ^ & dès-
lors le corps politique eft détruit.
Ce n'est point à dire que les
ordres des chefs ne puifTent pafTer
pour des volontés générales, tant
que le Souverain libre de s'y op-
pofer ne le fçait pas. En pareil
cas 5 du filence univerfel on doit
préfumer le confentement dupeu-
pie. Ceci s'expliquera plus au
long.
\
#)( 57)(#
CHAPITRE IL
Que la Souveraineté ejl indl-
vifihle.
pAR LA même raifon que la fou-
veraineté eft inaliénable , elle eft
indivifible. Car la volonté eft gé-
nérale *, ou elle ne l'eft pas^ elle
eft celle du corps du peuple , ou
feulement d'une partie. Dans le
premier cas cette volonté décla-
rée eft un afte de fouveraineté
& fait loi : Dans le fécond ^ ce
n'eft qu'une volonté particu-
lière ou un afte de magiftrature ^
c'eft un décret tout au plus.
Mais nos politiques ne pou-
* Pour qu'une volonté foit générale , il n'eft
pas coujoLirs néceflaire qu'elle foie unanime*
mais il eft néceflaire que toutes les voix Ibien^
comptées; toute exclufion formelle rompe la
généralicé,
,^.
# )(58 )( #
vant divifer la fouveraineté dans
fon principe 3 la divifent dans fon
objet 5 ils la divifent en force &c
en volonté ^ en puiflance légifla-
tive & en puiflance executive ,
en droit d'impôts ^ de juftice &c
de guerre y en adminiftration in-
térieure & en pouvoir de traiter
avec l'étranger : tantôt ils con-
fondent toutes ces parties & tan-
tôt ils les féparent ; ils font du
Souverain un Etre fantaftique &c
formé de pièces rapportées ;' c'eft
comme s'ils compofoient l'hom-
me de plulîeurs corps , dont l'un
auroit des yeux , l'autre des bras^
l'autre des pieds 6c rien de plus.
Les Charlatans' du Japon dépè-
cent 5 dit -on 5 un enfant aux
yeux des fpeftateurs y puis jet-
tant en l'air tous fes membres
l'un après l'autre ^ ils font retom-
ber l'enfant vivant ôc tout raflem-
#)( 59 )(#
blé. Tels font à peu près les tours
de gobelets de nos politiques ^
après avoir démembré le corps fo-
cial par un preftige digne de la
foire, ils raflemblent les pièces
on ne fçait comment.
Cette erreur vient de ne s'être
pas fait des notions exaftes de
l'autorité fouveraine, & d'avoir
pris pour des parties de cette au-
torité ce qui n'en étoit que des
émanations. Ainfi > par exemple^
on a regardé l'afte de déclarer la
guerre & celui de faire la paix
comme des a£tes de fouveraineté^
ce qui n'eft pas; puifque chacun
de ces adtes n'eft point une loi ^
mais feulement une application
de la loi y un afte particulier qui
détermine le cas de la loi^comme
on le verra clairement quand l'i-
dée attachée au mot loi fera fixée-
En suivant de même les au-
^''J
# ) ( 60 ) ( #
très divilîons, on trouveroit que
toutes les fois qu'on croit voir la
fouveraineté partagée^ on fe trom-
pe ; que les droits qu'on prend
pour des parties de cette fouve-
raineté 5 lui font tous fubordon-
nés , & fuppofent toujours des
volontés fuprêmes dont ces droits
ne donnent que l'exécution.
On ne fçauroit dire combien
ce défaut d'exaftitude a jette
d'obfcurité fur les décifions des
Auteurs en matière de droit po-
litique 5 quand ils ont voulu ju-
ger des droits refpeftifs des Rois
ôc des Peuples , fur les principes
qu'ils avoient établis. Chacun
peut voir dans les Chapitres III
6c IV du premier livre de Gro-
tius comment ce fçavant homme
& fon tradufteur Barbeyrac s'en-
chevêtrent 5 s'embarraflent dans
kurs fophifmes y crainte d'en dira
#)(6i )( #
trop ou de n'en pas dire afîez fé-
lon leurs vues , & de choquer les
intérêts qu'ils avoient à concilier.
Grotius réfugié en France , mé-
content de fa patrie y & voulant
faire fa cour à Louis XIII , à qui
fon livre étoit dédié y n'épargne
rien pour dépouiller les peuples
de tous leurs droits & pour en
revêtir les Rois avec tout l'art
poffible. C'eût bien été auffi le
goût de Barbeyrac , qui dédioit
fa traduftion au Roi d'Angle-
terre George I ; mais malheureu-
fement l'expulfion de Jacques II ^
qu'il appelle abdication y le for-
çoit à fe tenir fur la réferve y à
gauchir 5 à tergiverfer pour ne
pas faire de Guillaume un ufur-
pateur. Si ces deux Ecrivains
avoient adopté les vrais princi-
pes y toutes les difficultés étoient
levées , & ils euffent été toujours
^■^
%r
conféquents ; mais ils auroîent
triftement dit la vérité ^ & n'au-
roient fait leur cour qu'au peu-
ple. Or la vérité ne mené point
à la fortune 3 & le peuple ne don-
ne ni ambaffades ^ ni chaires ^ ni
penfions.
CHAPITRE IIL
Si la volonté générale peut errer ^
Jl s'ensuit de ce qui précède ,
que la volonté générale eft tou-
jours droite & tend toujours à
l'utilité publique: mais il ne s'en-
fuit pas que les délibérations du
peuple aient toujours la même
reditude. On veut toujours fon
bien , mais on ne le voit pas tou-
jours : jamais on ne corrompt le
peuple 5 mais fouvent on le trom-
pe, & c'eft alors feulement qu'il
paroît vouloir ce qui eft maL
Il Y a fouvent bien de la diffé-
rence entre la volonté de tous Ôc
la volonté générale ; celle-ci ne
regarde qu'à l'intérêt commun ,
l'autre regarde à l'mtérêt privé ,
& n'eft qu'une fomme de volon-
tés particulières : mais ôtez de ces
mêmes volontés les plus & les
moins qui s'entre-détruifent * y
refte pour fomme des différences
la volonté générale.
Si, quand le peuple fuffifam-
ment informé , délibère , les Ci-
toyens n'a voient aucune commu-
* Chaque intérêt, dit le M. d'A. a des
■principes différents. V accord de deux intérêts
particuliers fe forme par oppofition à celui d'un
tiers. Il eut pu ajouter gue l'accord de tous
les intérêts fe forme par oppofition à celui
de chacun. S'il n'y avoit point d'intérêts dif-
férents , à peine fentiroit-on l'intérêt commun ,
qui ne trouveroit jamais d'obftacle j tout iroit
de lui - même , & la politique ccfferoit d'être
jun art,
# ) ( 64 ) ( #
Ttîcation entre eux , du grand
nombre de petites différences ré-
fulteroit toujours lavolonté gé-
nérale, & la délibération feroit
toujours bonne. Mais quand il fe
fait des brigues , des afibciations
partielles aux dépens de la gran-
de 5 la volonté de chacune^de ces
affociations devient générale par
rapport à fes membres 5 5c parti-
culière par rapport à l'Etat , on
peut dire alors qu'il n'y a plus
autant de votans que d'hommes,
inais feulement autant que d'at
fociations. Les différences devien-
nent moins nombreufes & don-
nent un réfultat moins général.
Enfin y quand une de ces affocia-
tions eft il grande qu'elle l'empor-
te fur toutes les autres, vous n'a-
vez plus pour réfultat une fomme
de petites différences , mais une
différence unique j alors il n'y a
' plus
V
V
-^ . - -.^
# ) ( 65 ) ( #
plus de volonté générale y & l'a-
vis qui l'emporte^ n'eft qu'un avis
particulier.
Il importe donc pour avoir
bien l'énoncé de la volonté gêné-
raie , qu'il n'y ait pas de fociété
partielle dans l'Etat , & que cha-
que Citoyen n'opine que d'après
lui *. Telle fut l'unique ôc fubli-
me inftitution du grand Lycur-
gue. Qiie s'il y a des fociétés par-
tielles y il en faut multiplier le
nombre & en prévenir l'inégalité >
comme firent Solon^ Numa, Ser-
vius. Ces précautions font les feu-
* y^ra cola è, dit Machiavel, che alcuni
dîviftnni nuocmo aile Republiche , e alcune gio-
vano: quelle mocono che fono dalle fette e da
partigiani accompagnute : quslle giovano che
fenza fette Jtnzi partigiani fi tnantengono. Nm
potendoadumqueprovedere unfondatore d'una
Republica chenonjfano nimicizie in que II a , hà
dàprovederalmenoch mn vi fiano fette. Hili
iF^prent, L» VIL
*^
# ) ( 66 ) ( #
les bonnes , pour que la volonté
générale foit toujours éclairée , &
que le peuple ne fe trompe point.
CHAPITR E IV.
Des bornes du pouvoir Jouveraino.
Si l'Etat ou la Cité n'eft qu'u-
ne perfonne morale dont la vie
confifte dans Tunion de fes mem-
bres ^ & fi le plus important de
les foins eft celui de fa propre
confervation y il lui faut une for-
ce univerfelle & compulfive pour
mouvoir & difpofer chaque par-
tie de la manière la plus conve-
nable au tout. Comme la nature
donne à chaque homme un pou-
voir abfolu fur tous fes membres 5.
le paâie focial donne au corps po-
litique un pouvoir abfolu fur tous
ks fiensj. & c'eft ce même pou-
V
# ) ( 6/ ) ( #
voir 5 qui , dirigé par la volonté
générale , porte ^ comme j'ai dit ^
le nom de fouveraineté.
Mais outre la perfonne publi-
que y nous avons à confidérer les
perfonnes privées qui la compo-
sent y & dont la vie & la liberté
font naturellement indépendan-
tes d'elle. Il s'agit donc de bien
diftinguer les droits refpeétifs des
Citoyens & du Souverain * , &
les devoirs qu'ont à remplir les
premiers en qualité de fujets^ du
droit naturel dont ils doivent
jouir en qualité d'hommes.
On convient que tout ce que
chacun aliène par le pafte focial
de fa puiflance, de fes biens, de fa
liberté , c'eft feulement la partie
* Ledkurs attentifs , ne vous prefTez pas ,.
je vous prie , de m'accufer ici de contra didtion..
le n'ai pu l'éviter dans les termes, vu la pais*-
vceté de lalân,gue» mais attendez.
iz
# )( 68 )( #
de tout cela dont Tiifage importe
à la communauté ^ mais il faut
convenir aufli que le Souverain
leul eft juge de cette importance.
Tou s les fervices qu'un Ci-
toyen peut rendre à TEtat 3 il les
lui doit fî-tôt que le Souverain les
demande ^ mais le Souverain de
fon côté ne peut charger les Su-
jets d'aucune chaîne inutile à la
communauté ^ il ne peut pas me*
me le vouloir : car fous la loi de
raifon rien ne fe fait fans caufe ^
non plus que fous la loi de nature.
Les engagements qui nous
lient au corps focial ne font obli-
gatoires que parce qu'ils font mu-
tuels ^ &c leur nature eft telle
qu'en les rempliffant on ne peut
travailler pour autrui fans tra-
vailler auffi pour foi. Pourquoi la
volonté générale eft-elle toujours?
droite 5 & pourquoi tous veulent-
V
# ) ( 69 ) ( #
ils conftamment le bonheur de
chacun d'eux , fi ce n'eft parce
qu'il n'y a perfonne qui ne s'ap-
proprie ce mot chacun ^ & qui
ne fonge à Jui-même en votant
pour tous ? Ce qui prouve que
l'égalité de droit & la notion de
juftice qu'elle produit dérive de
la préférence que chacun le don-
ne & par conféquent de la nature
de l'homme ^ que la volonté gé-
nérale pour être vraiment telle
doit être dans fon objet ainfi que
dans fon elTence ^ qu'elle doit
partir de tous pour s'appliquer à
tous ^ & qu'elle perd fa reclitude .
naturelle lorfqu'elle tend à quel-
que objet individuel & détermi-
né 5 parce qu'alors jugeant de ce
qui nous eft étranger ^ nous n'a- "
vons aucun vrai principe d'équitév
qui nous guide. ; >; j
En effet ^ fi-tôt qu'il s'agit^^
'^
# ) ( 70 ) ( #
d'un fait ou d'un droit particu-
lier 5 fur un point qui n a pas été
réglé par une convention géné-
rale & antérieure , Faffaire de-
vient contentieufe. C'eft un pro-
cès où les particuliers intérefles
font une des parties & le public
l'autre , mais où je ne vois ni la
loi qu'il faut fuivre, ni le juge
qui doit prononcer. 11 feroit ridi-
cule de vouloir alors s'en rappor-
ter à une exprefle décifion de la
volonté générale ^ qui né peut
être que la concluiion de l'une
des parties ^ & qui par confé-^
quent n'eft pour l'autre qu'une
volonté étrangère^ particulière^
portée eu cette occafion à Fin-
juftice & fujette à Terreur. Ainfi
de même qu'une volonté parti-
culière ne peut repréfenter la vo-
lonté générale y la volonté géné-
rale à ion tour change de nature^
#)(7i )( #
ayant un objet particulier^ &ne
peut comme générale prononcer
ni fur un homme ni fur un fait.
Quand le peuple d'Athènes , par
exemple , nommoit ou caflbit fes
chefs 5 décernoit des honneurs à
l'un y impofoit des peines à l'au-
tre^ & par des multitudes de dé-
crets particuliers y exerçoit indif-
tinftement tous les aftes du Gou-
vernement j le peuple alors n'a-
voit plus de volonté générale ^
proprement dite ; il n^agiflbit plus
comme Souverain y mais comme
Magiftrat. Ceci paroîtra con-
traire aux idées communes y mais
il faut me laifler le temps d'expo-
fer les miennes.
On ï>oit concevoir parJà que
ce qui généralife la volonté elï
moins le nombre des voix , que
l'intérêt commun qui les unit^
car dans cette inflitution ^ cha<
cun fe foumet ncceffairement aux
conditions qu'il impofe aux au-
tres ; accord admirable de l'in-
térêt & de la juftice qui donne
aux délibérations communes un
caractère d'équité qu'on voit éva-
nouir dans la diicuffion de toute
affaire particulière y faute d'un
intérêt commun , qui unifie &
identifie la règle du juge avec
celle de la partie.
Par quelque côté qu'on re-
monte au principe , on arrive
toujours à la même conclufion ;
favoir, que le pa fte fccialéta-
blit entre les citoyens une telle
égalité, qu'ils s'engagent tous lous
les mêmes conditions, & doivent
jouir tous des mêmes droits. Ainfî
par la nature du pafte , tout aâ:e
de fouveraineté > c'eft-à-dire tout
adte authentique de la volonté
générale oblige^ ou fayorife égale-
ment
#)( 73 )(#
ment tous les Citoyens^ enforte
que le Souverain conncit feule-
ment le corps de la nation 6c ne
difiingue aucun de ctux qui la
compofent. Qireil-ce donc pro-
prement quVm ade de fouverai-
neté ? Ce n'eft pas une conven-
tion du iiipérieuravecrinférieur^
mais une convention du corps
avec chacun de les menibres:
convention légitime , parce
qu'elle a pour bafe le contrat
Ibcial 5 équitable ^ parce qu'elle
eft commune à tous ^ utile, parce
qu'elle ne peut avoir d'autre ob-
jet que le bien général ^ & Çoli^
de 5 parce qu'elle a pour garant
la force publique Ôc le pouvoir
fuprême. Tant que les fujets ne
font fournis qu'à de telles con-
ventions 5 ils n'obéiflTent à per-
fonne , mais feulement à leur
propre volonté -, & demander juù
G
^^-
^ # ) ( 74 ) ( ^
qu'où s'étendent les droits ref-
peftifs du Souverain & des Ci-
toyens 5 c'eft demander jufqu'à
quel point ceux-ci peuvent s'en-
gager avec eux-mêmes , chacun
envers tous^& tous envers chacun
d'eux.
On voit par-là que le pou-
voir Souverain, tout abfolu, tout
facré 5 tout inviolable qu'il eil: ^
ne paile m ne peut paffer les
bornes des conventions généra-
les 5 & que tout homme peut
difpofer pleinement de ce qui lui
a été laiiié de les biens &c de fa
liberté par ces conventions ; de
forte que le Souverain n'eft ja-
mais en droit de charger un lujet
plus qu'un autre ^ parce qu'alors
raffaire devenant particulière y
ion pouvoir n'eft plus compétent.
Ces diminuions une fois ad-
mifes 5 ii ell ii faux que dans le
# ) ( 75 ) ( #
contrat focial il y ait de la part
des particuliers aucune renoncia-
tion véritable y que leur fitua-
tion 5 par l'effet de ce contrat fe
trouve réellement préférable à
ce qu'elle étoit auparavant ^ &
qu'au lieu d'une aliénation , ils
n'ont fait qu'un échange avan-
tageux d'une manière d'être in-
certaine & précaire , contre une
autre meilleure & plus fûre ^ de
l'indépendance naturelle contre
la liberté 5 du pouvoir de nuire à
autrui contre leur propre iïireté ^
& de leur force^que d'autres pou-
vc^ent furmonter^contre un droit
que l'union ibciaîe rend invinci-
ble. Leur vie même 5 qu'ils ont
dévouée à l'Etat , en eft conti-
nuellement protégée: & lorfqu'iîs
rexpofent pour fa défenfe , que
font-ils alors que lui rendre ce
qu'ils ont reçu de lui 2 Qjje font-
Gz
# ) ( 70 ( #
ils qu'ils ne fiiient plus fréquem-
ment &c avec plus de danger
dans l'état de nature y lorfque li-
vrant des combats inévitables y
ils défendroient au péril de leur
vie ce qui leur fert à la confer-
ver ? Tous ont à combattre au
befoin pour la patrie y il eft vrai ;
mais auflî nul n'a jamais à com-
battre pour foi. Ne gagne- t-on
pas encore à courir y pour ce qui
fait notre fiireté 5 une partie des
rifques qu'il faudroit courir pour
BOUS - mêmes y fi-tot qu'elle nous
feroit ôtée ?
V.
^)(77K^
CHAPITRE V.
Du droit de vie & de mort,
Ç}^ DEMANDE Comment les
particuliers 5 n'ayant point droit
de difpofer de leur propre vie^
peuvent tranfmettre au Souve-
rain ce même droit qu'ils n'ont
pas ? Cette quefdcn ne paroît
diificile à réloudre que parce
qu'elle eft m.al pofée. Tout hom-
me a droit de rifquer fa propre
vie pour la conferver. A-t-on ja-
mais dit que celai qui le jette par
une fenêtre^ pour échapper à un
incendie , foit coupable de fuici-
de ? A-t-on même jamais imputé
ce crime à celui qui périt dans
une tempête dont en s'embar-
quant il n'ignoroitpas le dano;er?
Le THAiTÉ focial a pour fin
#)(78 )(#
la confervation des contractants.
Q.ui veut la lin ^ veut auffi les
moyens , 6c ces moyens font in-
féparables de quelques rifques ,
même de quelques pertes. Qi.ii
veut conferver fa vie aux dépens
des autres y doit la donner auilî
pour eux quand il faut. Or le
Citoyen n'eft plus juge du péril
auquel la loi veut qu'il s'expofe;
& quand le Prince lui a dit : Il
eft expédient à l'Etat que tu
meures , il doit m^ourir , puifque
ce n'eft qu'à cette condition
qu'il a vécu en fureté jufqu'alors^
ôc que fa vie n'eft plus feulement
un bienfait de la nature, mais un
don conditionnel' de l'Etat.
La peine de mort infligée
aux criminels peut être envifagée
à-peu-près fous le même point
de vue : c'eft pour n'être pas la
vidime d'un affaifin que l'on
" ■ -'^ '^
# ) ( 79 ) ( #
confent à mourir ^ fi on le de-
vient. Dans ce traité , loin de
difpofer de fa propre vie , on ne
fonge qu'à la garantir , & il n'eft
pas à préfumer qu'aucun des con-
tractants prémédite alors de le
faire pendre.
D'ailleurs tout m.alfaiteur^
attaquant le droit focial^ devient
par lés forfaits rebelle &c traître
à la patrie ; il cefie d'en être
membre en violant fes loix , &
même il lui fait la guerre. Alors
la confervation de l'Etat eft in-
compatible avec la fienne^ il faut
qu'un des deux périfie ^ & quand
on fait mouiir le coupable ^ c'eft
moins comme Citoyen que com-
me ennemi. Les procédures ^ le
jugement ^ font les preuves & la
déclaration qu'il a rompu le trai-
té focial ^ & par coniéquent qu'il
n'eft pas membre de l'Etat. Or
G4
♦ J
j '
1 •
m':
# ) ( So ) ( #
comme il s'eft reconnu tel 5 tout
au moins par Ion féjour^ il en doit
être retranché par Texil 3 comme
infracteur du pafte ^ ou par îa
mort comme ennemi public ;
car \iv\ tel ennemi n'eft pas une
perfonne morale^c'eft un homme,
&. c'eit alors que le droit de la
guerre eft de tuer le vaincu.
M A î s 5 dira-t-on ^ ia condam-
nation d'un Criminel eft un afte
particulier. D'accord , auffi cette
condamnation n'appartient -r elle
point au Souverain, c'eil un droit
qu'il peut conférer fans pouvoir
l'exercer lui-même. Toutes mes
idées fe tiennent , m.ais je ne
fçaurois les expofer toutes à la
fois.
Au RESTE la fréquence des
fupplices eft toujours un figne de
foibleiFe ou de parefle dans le
Gouvernement. Il n'y a point
. -r^"
^# )( 8i )( #
de méchant qu'on ne pût rendre
bon à quelque chofe. On n'a
droit de faire mourir , même
pour l'exemple , que celui qu'on
ne peut conferver fans danp;er.
A L'ÉGARD du droit de faire
grâce ^ ou d'exempter \m cou-
pable de la peine portée par la
loi & prononcée par le juge 5 il
n'appartient qu'à celui qui efl
au-defliis du juge & de la loi ,
c'eft-à-dire au Souverain ; encore
fon droit en ceci n'ePc-ii pas bien
net y & les cas d'en ufer font-ils
très - rares. Dans un Etat bien
gouverné il y a peu de punitions^
non parce qu'on fait beaucoup
de grâces , mais parce qu'il y a
peu de criminels : la multitude
des crimes en alTure Timpunité
lorfque l'Etat dépérit. Sous la
République Romaine jamais le
Sénat ni les Confuls ne tentèrent
de faire grâce , le peuple même
n'en faifoit ;pas , quoiqu'il révo-
quât quelquefois fon propre juge-
ment. Les fréquentes grâces an-
noncent que bien-tôt les forfaits
n'en auront plus befoin ^ & cha-
cun voit où cela mené. Mais je
fens que mon cœur murmure &
retient ma plume , laiffons dif-
cuter ces quePcions à 1 homme
jufte qui n'a point failli ^ & qui
jamais n'eut lui-même befoin de
grâce. - /
?^>^
"5?
# )( 83 )( #
•ir- à- Â- ■■:^- è- •)*•• *•• ■a-^- à-ic- •;^- •«■■ ^" •^■- ■^■■■•«••••î^'-'fr'"^ • -i^
CHAPITRE VI.
De U Loi.
Par le pade focial nous avons
donné Texiftence & la vie au
corps politique : il s*agit mainte-
nant de lui donner le mouve-
ment & la volonté par la légifia-
tion. Car Tade primitif par le-
quel ce corps fe forme & s'unit ^
ne détermine rien encore de ce
qu'il doit faire pour fe conferver.
Ce qui eft bien & conforme à
Tordre eft tel par la nature des
chofes indépendamment des con-
ventions humaines. Toute juftice
vient de Dieu ^ lui feul en eft la
fource ; mais fi nous fçavions la
recevoir de fi haut^nous n'aurions
befoin ni de gouvernement ni de
loix. Sans doute il eft une juftice
^ )( 84 )C #
univerlelle , émanée de la raiion
feule 5 mais cette juflice ^ pour
être admife entre nous ^ doit être
réciproque. A confidérer humai-
nement les choies 3 faute de fan-
(ftion naturelle ^les loix de la ju-
ftice font vaines parmi les hom-
mes ; elles ne font que le bien
du méchant & le mal du jufle ^
quand celui-ci les obferve avec
tout le monde ^ fans que per-
fonne les obferve avec lui. Il
faut donc des conventions & des
loix pour unir les droits aux de-
voirs & ramener la juftice à fon
objet. Dans Tétat de nature ,
où tout eft commun ^ je ne dois
rien à ceux à- qui je n'ai rien
promis, je ne reconnois pour être
à autrui que ce qui m'eft inutile.
H n'en eft pas ainfi dans l'état
civil où tous les droits font fixés
par la loi.
^.
^;
^
i'
%
# )( S5 )( #
Mais qu'eft - ce donc enfin
qu'une loi ? Tant qu'on fe con-
tentera de n'attacher à ce mot
que des idées métaphyfiques ^
on continuera de raifonner fans
s'entendre ; &c quand on aura
dit ce que c'eft qu'aune loi de la
nature , on n'en îçaura pas mieux
ce que c'eft qu'une loi de l'Etat.
J'ai déjà dit qu'il n'y avoit
point de volonté générale fur un
objet particulier. En effet , cet
objet particulier eft dans l'Etat
ou hors de l'Etat. S'il eft hors
de l'Etat ^ une volonté qui lui
eft étrangère n'eft point générale
par rapport à lui ; & fi cet objet
eft dans lEtat , il en fait partie.
Alors il fe form.e entre le tout
6cfa partie une relation qui en fait
deux êtres féparésj dont la partie
eft l'un 5 & le tout 5 moins cette
même partie 3 eft l'autre. Mais le
^
V'
tout, moins une partie^ n'eft point
le tout 5 &c tant que ce rapport
fubfifte il n'y a plus de tout, mais
deux parties inégales ; d'où il
Riit que la volonté de Tune n'eft
point non plus générale par rap-
port à l'autre.
Mais quand tout le peuple
ftatue fur tout le peuple 5 il ne
confidere que lui-même^ 6c s'il
le forme alors un rapport 5 c'ell
de l'objet entier ious un point
de vue à l'objet entier folis un
autre point de vue ^ fans aucune
diviiion du tout. Alors la ma-
tière iur laquelle on ftatue eft
générale comme la volonté qui
ftatue. C'eft cet acce que j'ap-
pelle une loi.
Quand je dis que l'objet des
loix eft toujours général , j'en-
tends que la loi confidere les
fujets en corps & les actions
v^K
^^^^.
# ) ( 8/ ) ( ^
comme abftraites , jamais un
homme corame individu , ni une
aftion particulière. Ainfi la loi
peut bien flatuer qu'il y aura des
privilèges , mais elle n'en peut
donner nommément à perfonne^
la loi peut faire plufieurs cladts
de Citoyens , affigner même les
qualités qui donneront droit à
ces claiTes ^ mais elle ne peut
nom.mer tels & tels pour y être
admis 5 elle peut établir un Gou-
vernement royal & une fuccef-
fion héréditaire , m^ais elle ne
peut élire un E.oi ni nommer une
famille royale ; en un mot toute
fon6iion qui fe rapporte à un ob-
jet individuel, n'appartient point
à la puiflance légiilative.
Sur cette idée on voit à
Pinftant qu'il ne faut plus de^
mander à qui il appartient de
faire des loix 5 puifqu'ellcs iont
# ) ( 88 ) ( # ^
des aftes de la volonté générale ;
ni fi le Prince eft au-defiiis des
loix, puifqu'il eft membre de
l'Etat ^ ni û la loix peut être in-
j lifte 5 puifque nul n'eft injufte
envers lui-même ; ni comment
on eft libre & fournis aux loix y
puifqu'elles ne (ont que des régi-
ftres de nos volontés.
On voit encore que la loi
réunifiant l'univerlalité de la
volonté & celle de Tobjet ; ce
qu'un homme 5 quel qu'il puifie
■être 5 ordonne de fon chef n'eft
point une loi , ce qu'ordonne
même le Souverain fur un objet
particulier n'eft pas non plus une
loi 5 mais un décret , ni un adle
de fouveraineté ^ mais de magiC-
trature.
J'appelle donc Pvépubli-
que tout Etat régi par des loix ,
fous quelque forme d'adminiftra-
tion
-w
w
tion que ce puifle être : car alors^
feulement l'intérêt public gou-
verne 5 & la chofe publique eft
quelque chofe. Tout Gouverne-
ment légitime eft républicain * :
j'expliquerai ci-après ce que c'eft
que Gouvernement.
Les loix ne font proprement
que les conditions de l'affociation
civile. Le Peuple fournis aux loix
en doit être l'auteur ; il n'appar-
tient qu'à ceux qui s'aflbcient de
régler les conditions de la fociété :
mais comment les régleront-ils ?
Sera-ce d'un commun accord ,
* Je n'entends i>as feulement par ce reof
une Ariftocrade ou une Démocratie , mais en
général tout gouvernemenc guidé parla vo-
lonté générale , qui eft la loi. Pour être lé-
gitime il ne faut pas que le Gouvernem.enc
fe confonde avec le Souverain , mais qu'il en
foit le miniftre: alors la monarchie elle-même
eft république, Ceci s'éclaircira dans le liyre
fuiyanCv.
H
, # ) ( 90 ) ( #
par une infpiration iubite ? Le
corps politique a-t-il un organe
pour énoncer fes volontés ? Qiii
lui donnera la prévoyance nécef-
faire pour en former les a£les
&les publier d'avance , ou com-
ment les prononcera-t-il au mo-
ment du befoin ? Comment une
multitude aveugle qui louvent
ne fçait ce qu'elle veut y parce
qu'elle fait rarement ce qui lui
eft bon ^exécuteroit-elle d'elle-
même une entreprifeaulll grande,
àuffi difficile qu'un fyftême de
légiilation? De lui- mêm.e le peu-
ple YCiit toujours le bien y mais
de lui-même il ne le voit pas
toujours. La volonté générale eft
toujours droite , mais le juge-
ment qui la guide n'eft pas tou-
jours éclairé. 11 faut lui faire voir
les objets tels qu'ils font , quelque-
fois tels qu'ils doivent lui paroï*
tre 5 lui montrer le bon chemin
qu'elle cherche , la garantir de
la leduftion des volontés parti-
culières 5 rapprocher à les yeux
les lieux 5c les temps 5 balancer
l'attrait des avantages préfents
&c fenfibles 5 par le danger des
maux éloignés & cachés. Les
particuliers voient le bien qu'ils
rejettent ; le public veut le bien
qu'il ne voit pas. Tous ont éga-
lement beloin de guides : 11 faut
obliger les uns à conformer leurs
volontés à leur raifon ; il faut
apprendre à Tautre à connoïtre
ce qu'il veut. Alors des lumières
publiques iéfuke l'union de l'en-
tendement ôc de la volonté dans
le corps Ibcial , dc-li l'exaft
concours des parties 5 & enfin la
plus grande force du tout. Voilà
d'où naîtîanéceffité d'un Légil-
lateur.
Hz
^r%i ' ■ • *
■:A
i
# )C 92 )( #
CHAPITRE VIL
Du Lep-iJIateiir.
P o u Pv découvrir les meilleures
règles de fociété qui conviennent
aux Nations y il faudroit une
intelligence fupérieure , qui vît
toutes les paiïïons des hommes
& qui^ n'en éprouvât aucune ^
qui n'eût aucun rapport avec
notre nature & qui la connût à
fond 5 dont le bonheur fût indé-
pendant de nous 6c qui pourtant
voulût bien s'occuper du nôtre ^
enfin qui 5 dans le progrès des
temps fe ménageant une gloire
éloignée 5 pût travailler dans un
fiecle & jouir dans un autre *.
* Un peuple ne devient célèbre que quand
ialégilation commence à décliner. On ignore
durant combien de fisdes rinfticuùoQ de Li,-,
i. '
%
#)( 93 )(#
Il faudroit des Dieux pour donner
des loix aux hommes.
Le MEME railonnement que
faifoit Caligula quant au fait ,
Platon le faifoit quant au droit
pour définir l'homme civil au
royal qu'il cherche dans fon livre
du règne ^ mais s'il eft vrai qu'un
grand Prince eft un homme rare y
que fera-ce d'un grand Légifla-
teur ? Le premier n'a qu'à fuivre
le modèle que l'autre doit pro-
pofer. Celui-ci eft le méchanicien
qui invente la machine , celui-
là n'eft que l'ouvrier qui la monte
& la fait marcher. Dans la naif-
fance des fociétés , dit Montef-
quieuj ce font les chefs des républi-
ques qui font l'inftitution, & c'eft
enfuite Pinftitution qui forme
les chefs des républiques.
curgue fit le bonheur, des Spartiates , avant
qu'ail fût queftioa d'eux dans le refte de la
Grèce r
A-
i.;-r-
# ) ( 94 ) ( #
Celui qui ofe entreprendre
d'inftituer un peuplejdoit le fentir
en état de changer ^ pour ainfi
dire , la nature humaine ^ de
transformer chaque individu y
qui par hiî-même eft un tout
parfait & iblitaire 5 en partie d'un
pkis grand tout dont cet indi-
vidu reçoive en quelque lorte fa
vie 5c fon être , d'altérer la conf-
titutiQn de l'homme pour la ren-
forcer 5 de iubftituer une exif-
tence partielle 6c morale à Texif-
tence phyfique 6c indépendante
que nous avons tous reçue de la
nature. 11 faut , en un mot y
qu'il ôte à l'homme les forces pro-
pres pour lui en ' donner qui lui
foient étrangères de dont il ne
puiiTe faire ufage fans k lecours
d'autrui. Plus ces forces nararelles
font mortes 6c anéanties y plus
les acquiies font grandes ôc du-
V
rabîes , plus auiri Tinflitution efl
folide & parfaite : En forte que
fi chaque Citoyen n'eft rien ^ ne
peut rien , que par tous les au-
tres 5 & que la force acquife par
le tout foit égale ou fupérieure
à la fomme des forces naturelles
de tous les individus , on peut
dire que la légiflation eft au plus
haut point de perfeftion qu'elle
puifle atteindre.
Le législateur eft a
tous égards un homme extraordi-
naire dans l'Etat. S'il doit l'être
par fon génie, il ne l'eftpas
moins par fon emploi. Ce n'efl
point magiftrature , ce n'eft point
louveraineté. Cet emploi , qui
conftitue la Répubhque , n'entre
point dans fa conftitution : c'eft
une fonftion particulière & fupé-
rieure qui n'a rien de commun
avec l'empire humain 3 car fi celui
•4 ^
#
# )(96 )( #
qui commande aux hommes , ne
doit pas commander aux Icix,
celui qui commande aux loix ne
doit pas non plus commander
aux hommies ; autrement fes loix y
miniftres de les paffions , ne fe-
roient ibuvent que perpétuer fes
injuftices 5 ôc jamais il nepour-
roit éviter que des vues particii-
lieres n'altéraffent la fainteté de
Ion ouvrage.
Qu AND Lycurgue donna des
loix à fa patrie , il comm.ença
' par abdiquer la Pvoyauté. C'étoit
la coutum.e de la plupart des villes
grecques de conlîer à des étran-
gers rétabliffementdes leurs. Les
Républiques modernes de l'Italie
imitèrent fouvent cet uiage , cel-
le de Genève en fit autant 6c
s'en trouva bien *. Rome dans
* Ceux qui ne confidcrent Calvin que com-
me théologien a connoiiTenc mal retendue de
i
%
*.
^
fan plus bel âge vit renaître en
fon fein tous les crimes de la
Tyrannie ^ & fe vit prête à périr ^
pour avoir réuni fur les mêmes
têtes l'autorité légiflative & le
pouvoir fouverain.
C E p E N D A N T les Décemvirs
eux-mêmes ne s'arrogèrent ja-
mais le droit de faire pafler au-
cune loi de leur feule autorité.
Rien de ce que nous vous prc-
po/ons ^ difoient-ils au peuple^
rie peut pajfer en loi fans votre
conftntement, 'Romains ^ foyer
vous-mêmes les auteurs des loix
qui doivent faire votre bonheur.
fon génie. La réda^ion de nos fages Edirs ,
à laquelle il eut beaucoup de parc, lui fait
autant.dlionneur que fon inftitution. Quelt^ue
révolution que le temps puifTe amener dans no-
cre cuke , tant que l'amour de la patrie & de la
liberté ne fera pas éteint parmi nous , jamais la
mémoire de ce grand homme ne cefTera d'y
être en béaédi^ion.
I
•
w
■# )( 98 )( #
Celui qui rédige les loîx ^
n'a donc ou ne doit avoir aucun
droit légiflatif 5 & le peuple même
ne peivt 5 quand il le voudroit,
fe dépouiller de ce droit incom-
municable ; parce que félon le
paâie fondamental il n'y a que
la volonté générale qui oblige
les particuliers , & qu'on ne peut
jamais s'affurer qu'une volonté
particulière eft conforme à la
volonté générale ^ qu'après l'avoir
foumife aux lufFrages libres du
peuple. J'ai déjà dit cela , mais
il n'eft pas inutile de le répéter.
Ainsi l'on trouve à la fois
dans l'ouvrage de la légiflation
deux chofes quifemblent incom-
patibles ; une entrepriie au defllis
de la force humaine ^ & pour
l'exécuter ^ une autorité qui n'effc
rien.
Autre difficulté qui mérite
fi- \
^i
# ) ( '99 ) ( #
attention. Les fages qui veulent
parler au vulgaire leur langage ^
au lieu dufien^ n'en fçauroient
être entendus. Or il y a mille
fortes d'idées qu'il eft impoffible
de traduire dans la langue du
peuple. Les vues trop générales
& les objets trop éloignés font
également hors de fa portée;
chaque individu ne goûtant d'au-
tre plan de gouvernement que
celui qui le rapporte à fon intérêt
particulier ^ apperçoit difficile-
ment les avantages qu'il doit
retirer des privations continuel-
les qu'impolent les bonnes loix.
Pour qu\m peuple naiifant pût
goûter les faines maximes de la
politique 5 ôcfuivre les règles fon-
damentales de la raifon d'Etat^
il faudroit que l'effet pût devenir
la caufe , que l'efprit iocial ^ qui
4oit être l'ouvrage de l'inftitu-
I 2
# )( 100 )( ;#^
don y préfidât à l'infliitution
même 5 & que les hommes ful-
fent avant les loix ce qu'ils doi-
vent devenir par elles. Ainfi donc
le Légiflateur ne pouvant em-
ployer ni la force ni le raifon-
nement , c'eft une néceffité qu'il
recoure à une autorité d'un au-
tre ordre ^ qui puiffe entraîner
fans violence y ôc perfuader fans
convaincre*
Voila ce qui força de tous
temps les pères des nations, de
recourir à l'intervention du Ciel^
& d'honorer les Dieux de leur
propre fageflTe; afin que les peu-
ples y loumis aux loix de l'État y
comme à celles ,de la nature y
de reconnoilTant le même pou-
voir dans la formation de l'hom-
me & dans celle de la Cité y
obéifient avec liberté y ôc por-
taffent docilement le joug de la
félicité publique.
#)( 161 )( #
Cette raifon fublime qui s'é-
lève au - defliis de la portée des
hommes vulgaires , eft celle dont
le légiflateur met les décifions
dans la bouche des immortels,
pour entraîner par l'autorité di-
vine ceux que ne pourroit ébran-
ler la prudence hurnaine *. Mais
il n'appartient pas à tout homme
de faire parler les Dieux ^ ni d'en
être cru quand il s'annonce pour
être leur interprète. La grande
ame du Légiflateur eft le vrai
miracle qui doit prouver la miC-
fion. Tout homme peut graver
des tables de pierre , ou acheter
* E veramente , dit Machiavel , mai non fu
alcuno ordinatore di leggi Jiraordinarie in un
populo , che non ricorrejfe a Dio , perche altrî'
menti nonjarebhero accettaîe -, perche fonomolti
béni connojciuti da uno prudente , i qtiali non
hanno in fe raggioni evidenti da pot erg li per-
fuadere ad altrui, Dii'corfi iopra Tko Livio*
U I, c. XL
I3
#)( 102 >( ;^
un oracle , ou feindre un fecret
commerce avec quelque Divinité,
ou drefler un oifeau pour lui
parler à l'oreille y ou trouver
d'autres moyens greffiers d'en
impofer au peuple. Celui qui
ne jçaura que cela , pourra même
affembler par hafard une troupe
d'infeniés ^ mais il ne fondera
jamais un empire , & fon extra-
vagant. ouvrage périra bien-tôt
avec lui. De vams preftiges for-
ment un lien paflager , il n'y a
que la fagefie qui le rende du-
rable. La Loi Judaïque toujours
fubfiftante y celle de l'Enfant
d'Ilmaèl y qui depuis dix fiecles
régit la moitié du monde , an-
noncent encore aujourd'hui les
grands hommes qui les ont dic-
tées 5 & tandis que l'orgueiUeufe
philofophie 5 ou Faveugle efprit de
parti 3 ne voit en eux que d'heu-
reux impofteurs y le vrai poli-
tique admire dans leurs inflitu-
tions ce grand & puiflant génie
qui préfide aux établiffements
durables.
Il ne faut pas de tout ceci
conclure avec Warburton que
la Politique & la Religion aient
parmi nous un objet commun y
mais que dans l'origine des na-
tions Tune i"ert d'mit rumen t à
Vautre.
CHAPITRE VIII.
Du Peuple.
Comme avant d'élever un grand
édifice y un architefte oblerve
& fonde le fol y pour voir s'il en
peut foutenir le poids y le lage
inftituteur ne commence pas par
xédiser de bonnes loix en elles-
^ I4
# )( I04 >(#
mêmes , mais il examine aupa-
ravant fi le peuple auquel il les
deftine 5 eft propre à les fupporter.
Ceft pour cela que Platon refufa
de donner des loix aux Arca-
diens & aux Cyréniens , fçachant
que ces deux peuples étoient
riches ^ & ne pou voient foufFrir
l'égalité : c'eft pour cela qu'on:
vit en Crète de bonnes loix ôc
de méchants hommes , parce que
Minos n'avoit dilcipliné qu'un
peuple chargé de vices.
. Mille nations ont brillé fur
la terre , qui n'auroient jamais
pu foufFrir de bonnes loix ^ &
celles mêmes qui Tauroient pu ^
n'ont eu dans toute leur durée
qu'un temps fort court pour
cela. Les peuples ^ ainfi que les
hommes ^ ne font dociles que
dans leur jeuneffé , ils devien-
nent incorrigibles en vieilliffant >
.-%
# )( 105 )( #
quand une fois les coutumes font
établies & les préjugés enracinés ,
c'eft une entreprife dangereufe
& vaine 3 de vouloir les réfor-
mer ; le peuple ne peut pas
même fouffrir qu*on touche à fes
maux 5 pour les détruire ; fem-
bkble à ces malades ftupides &
fans courage , qui frémiflent à
Tafpedt du médecin.
Ce n'est pas que j comme
quelques maladies bouleverfent
la tête des hommes ^ 8c leur
ôtent le fouvenir du paffé , il ne
fe trouve quelquefois dans la du-
rée des Etats , des époques vio-
lentes où les révolutions font
fur les peuples ce que certaines
crifes font fur les individus ^ où
l'horreur du paflTé tient lieu d'ou-
bli 5 & oii l'Etat embrafé par
les guerres civiles , renaît , pour
ainfi dire^ de fa cendre & reprend
# )( io6 )(#
la vigueur de la jeunefie en for-
tant des bras de la mort. Telle
fut Sparte au temps de Lycur-
gue 5 telle fut Rome après les
Tarquins ; Se telles ont été parmi
nous la Hollande & la Suiffe y
après l'expulfion des tyrans.
Mais ces événements font rares;
ce font des exceptions dont la rai-
fon fe trouve toujours dans la con-
ftitution particulière deFEtat ex-
cepté. Elles ne fçauroient même
avoir lieu deux fois pour le même
peuple 5 car il peut fe rendre
libre tant qu'il n'eft pas barbare y
mais il ne le peut plus quand le
reiTort civil eft ufé. A'ors les trou-
bles peuvent le détruire 5 fans que
les révolutions puiflent le réta-
blir, ôc fi-tôt que fes fers font
brifés 5 il tombe épars & n'exifte
plus : il lui faut déformais un
inaiue ôc non pas iin libérateur^
r
V
#>(i07))#
Peuples libres , fouvenez-vous de
cette maxime : On peut acquérir
la liberté ; mais on ne la recou-
vre jamais.
Il eft pour les nations comme
pour les hommes un temps de
maturité qu'il faut attendre avant
de les foumettre à des loix ; mais
la maturité d'un peuple n'eft pas
toujours facile à connoître, 6c
fi on la prévient ^ l'ouvrage eft
manqué. Tel peuple eft difci-
plinable en naiflant ^ tel autre
ne l'eft pas au bout de dix fiécles.
Les RufTes ne feront jamais vrai-
ment policés,, parce qu'ils l'ont
été trop-tôt. Pierre avoit le gé-
nie imitatif ; il n'avoit pas le
vrai génie y celui qui crée 5c fait
tout de rien. Qiielques-unes des
ehofes qu'il fit , étoient bien ,
U plupart étoient déplacées. Il
a. vu que fon peuple étoit bar-<
# )( io8 )( ^
|)âre 5 il n'a point vu qu'il n'é-
toit pas mûr pour la police ; il
l'a voulu civilifer quand il ne
falloit que l'aguerrir. Il a d'a-
bord voulu faire des Allemands,
des Anglois , quand il falloit
commencer par faire des RuflTes ;
il a empêché fes fujets de jamais
devenir ce qu'ils pourroient être y
en leur perfuadant qu'ails étoient
ce qu'ils ne font pas. Cejft ainfi
qu'un Précepteur François forme
fon élevé pour briller un moment
dans fan enfance , & puis n'être
jamais rien. L'Empire de Ruiïîe
voudra fubjuger l'Europe ^ &
fera fubjugué lui - même. Les
Tartares ^ fes fujets ou fes voifins ,
deviendront fes maîtres & les
nôtres : cette révolution me pa-
roi t infaillible ; tous les Rois de
l'Europe travaillent de concert
à l'accélérer.
o«^
# )( 109 )(
CHAPITR E IX.
Suite,
(^OMME la nature a donné des
termes à la ftature d'un homme
bien conformé ^ pafTés lefquels
elle ne fait plus que des géants
ou des nains ^ il y a de même ^
eu égard à la meilleure confti-
tution d'un Etat , des bornes à
rétendue qu'il peut avoir , afin
qu'il ne foit ni trop grand pour
pouvoir être bien gouverné , ni
trop petit pour pouvoir le main-
tenir par lui-même. 11 y a dans
tout corps politique un maximum
de force qu'il ne fçauroit pafTer ^
& duquel fouvent il s'éloigne à
force de s'agrandir. Plus le lien
focial s'étend , plus il fe relâche ,
& en général un petit Etat eft
proportionnellement plus fort
qu'un grand.
Mille raifons démontrent
cette maxime. Premièrement
l'adminiftration devient plus pé-
nible dans les grandes diftances,
comme un poids devient plus
lourd au bout d'un plus grand
levier. Elle devient auffi plus
onéreufe à mefure que les degrés
fe multiplient ; car chaque ville
a d'abord la fienne que le peu-
ple paye ^ chaque diftriâ: la
fienne encore payée par le peu-
ple y enfui te chaque province >
puis les grands gouvernements ^
les Satrapies y les Viceroyautés
qu'il faut toujours payer plus
cher à mefure qu'on monte , de
toujours aux dépens du malheu-
reux peuple 5 enfin vient l'admi-
îiiftration fuprême qui écrafe
'tout. Tant de furcharges épui^
#)( III )(#
fent continuellement les fujets ?
loin d être mieux gouvernés par
tous ces différents ordres ^ ils le
font moins bien que s'il n'y en
avoit qu'un feul au-deffus d'eux.
Cependant à peine refte-t-il des
reffources pour les cas extraor-
dinaires 5 & quand il y faut re-
courir , l'Etat eft toujours à la
veille de fa ruine.
Ce n'est pas tout , non feu-
lement le Gouvernement a moins
de vigueur & de célérité pour fai-
re obferver les loix ^ empêcher les
vexations 5 corriger les abus^ pré-
venir les entreprifes féditieufes qui
peuvent fe faire dans des lieux
éloignés ; mais le peuple a moins
d'affeftion pour fes chefs qu'il ne
voit jamais ^ pour la patrie qui
eft à fes yeux comme le monde ,
& pour fes concitoyens dont la
plupart lui font étrangers. Les
«
^ ^-
# ) C iiO(=^
mêmes loix ne peuvent convenîf
à tant de Provinces diverfes qui
ont des mœurs différentes ^ qui
vivent fous des climats oppofés 5
5c qui ne peuvent fouffrir la mê-
me forme de gouvernement- Des
loix différentes n'engendrent que
trouble Se confufion parmi des
peuples qui 5 vivant fous les mê-
mes chefs Se dans une communi-
cation continuelle 5 paffent ou fe
marient les uns chez les autres 5
& 5 fournis à d'autres coutumes 5
ne favent jamais fi leur patrimoi-
ne eft bien à eux. Les talents font
enfouis ^ les vertus ignorées y les
vices impunis ^ dans cette mul-
titude d'hommes inconnus les uns
aux autres ^ que le fiége de l'ad-
miniftration fuprême raffemble
dans un même lieu. Les chefs
accablés d'affaires ne voient rien
par eux - mêmes ^ des Commis
gou-
t
^^.<
gouvernent l'État. Enfin les me-
fures qu'il faut prendre ^ pour
maintenir l'autorité générale , à
laquelle tant d'Officiers éloignés
veulent fe fouftraire ou en impo-
fer 5 abforbe tous les foins publics,
il n'en relie plus pour le bonheur
du peuple , à peine en refte-t-iï
pour fa défenfe au befoin ^ & c'eft
ainfi qu'un corps trop grand pour
fa conftitution ^ s'affaifle &. périt
écrafé fous fon propre poids.
D'un autre côté, l'État doit
fe donner une certaine bafe pour
avoir de la folidité , pour réfifter
aux fecoulTes qu'il ne manquera
pas d'éprouver & aux efforts qu'il
fera contraint de faire pour fe
foutenir : car tous les peuples ont
une efpece de force centrifuo-e ,
par laquelle ils agilTent continuel-
lement les uns contre les autres
étendent à. s'agrandir aux dé-^
#>( 114 )( #
pends de leurs voifins^comme les
tourbillons de Defcartes. Ainfi
les foibles rifquent d'être bientôt
engloutis y & nul ne peut gueres
fe conferver , qu'en fe mettant
avec tous dans une efpece d'é-
quilibre 5 qui rende la compref-
fîon par-tout à peu près égale.
On voit par-là qu'il y a des
tailons de s'étendre 6c des raifons
de fe refferrer , & ce n'eft pas le
moindre talent du politique de
trouver y entre les unes & les au-
tres 5 la proportion la plus avan*
tageufe à la confervation de l'É-
tat. On peut dire en général que
les premières y n'étant qu'exté-
rieares & relatives y doivent être
fubordonnées aux autres^ qui font
internes & abfolues : Une faine Se
forte conftitution eft la première
chofe qu'il faut rechercher ^ &
Ton doit plus compter fur la m^
-1r. •-
gueur qui nait d'un bon gouver-
nement , que fur les reflburces
que fournit un grand territoire.
Au RESTE 5 on a vu des États
tellement conftitués ^ que la né-
ceflîté des conquêtes entroit dans
leur conftitution même , & que
pour fe maintenir, ils étoient for-
cés de s'agrandir fans cefle. Peut-
être fe félicitoient - ils beaucoup
de cette heureufe neceffité , qui
leur montroit pourtant , avec le
terme de leur grandeur , l'inévi-
table moment de leur chute.
CHAPITRE X.
Suite.
On peut mefurer un corps poli-
tique de deux manières , Içavoir :.
par rétendue du territoire ôc par
Je nombre du peuple , & il y a
• > '* ■
\'',
entre l'une &c l'autre de ces me-'
fureSjUn rapport convenable pour
donner à l'Etat fa véritable gran--
deur : Ce font les hommes qui
font l'État 5 & c'eft le terrein qui
nourrit les hommes ; ce rapport
eft donc que la terre fuffife à l'en-
tretien de fes habitants ^ & qu'il
y ait autant d'habitants que la
terre en peut nourrir. C'eft dans
cette proportion que fe trouve le
Tnaxijnum de force d'un nombre
■donné de peuple ; car s'il y a du
terrein de trop , la garde en eft
onéreufe , la culture infuffifante ,
le produit fuperflu ; c'eft la caufe
prochaine des guerres défenfives;
s'il n'y en ,a pas alTez , l'État fe
trouve pour le fupplément à la
difcrétion de fes voifins ; c'eft la
caufe prochaine des guerres ofFen-
fives. Tout peuple qui n'a par fa
pcfition que l'alternative entr€.
■^.
=^)( 117 )(#
le commerce ou la guerre 5 eft
foible en lui - même , il dépend
de fes voifins y il dépend des évé-
nements ; il n'a jamais qu'une
exiftence incertaine & courte.
Il fubjugue & change de fîtua-
tion y ou il eft fubjugue Si n'eft
rien. Il ne peut fe conferver li--
bre qu'à force de petitefle ou de
grandeur.
O N N E peut donner en calcul
un rapport fixe entre retendue
de terre & le nombre d'hommes
qui fe fuffifent l'un à l'autre ,
tant à caufe des différences qui
fe trouvent dans les qualités du
terrein ^ dans fes degrés de fer-
tilité 3 dans la nature de fes pro-
duftions y dans l'influence des
climats y que de celles qu'on re-
marque dans les tempéraments
des hommes qui les habitent -,
dont les uns confomment peu.
'-•S'
dans un pays fertile , les autres
beaucoup fur un fol ingrat. 11
faut encore avoir égard à la plus
grande ou moindre fécondité des
femmes ^ à ce que le pays peut
avoir de plus ou moins favora-
ble à la population ^ à la quan-
tité dont le légiflateur peut efpé-
rer d'y concourir par fes établifle-
ments ; de forte qu'il ne doit
pas fojider fon jugement fur ce
qu'il voit 5 mais fur ce qu'il pré-
voit 5 ni s'arrêter autant à l'état
aftuel de la population qu'à ce-
lui où elle doit naturellement
parvenir. Enfin il y a mille oc-
cafions où les accidents particu-
liers du lieu exigent ou permet-
tent qu'on embrafiè plus de ter-
rein qu'il ne paroît néceflaire>
Ainfi l'on s'étendra beaucoup
dans un pays de montagnes ^
©ù les produûigns naturelles 5,
;
Vf,
•>
f
#)( 119 )(#
fçavoir , les bois y les pâturages y
demandent moins de travail , ou
l'expérience apprend que les fem-
mes font plus fécondes que dans
les plaines , & où un grand fol
incliné ne donne qu'une petite
bafe horifontale ^ la feule qu'il
faut compter pour la végétation.
Au contraire , on peut fe refler-
rer au bord de la mer y même
dans des rochers & des fables
prefque ftériles j parce que la
pêche y peut fuppléer en grande
partie aux produdions de la ter-
re y que les hommes doivent être
plus raflemblés pour repouffer les
pyrates, & qu'on a d'ailleurs plus
de facilité pour délivrer les pays^
par les colonies , des habitants^
dont il eft furchargé.
Aces conditions pour infti-
tuer un peuple y il en faut ajou-
ter une qui ne peut fuppléer à
# )( I20)(#
nulle autre , mais fans laquelle
elles font toutes inutiles ^ c'eft
qu'on jouifle de l'abondance 6c
de la paix ; car le temps où s'or-
donne un Etat 3 eft comme ce-
lui où fe forme un bataillon ^
l'inftant où le corps eft le moins
capable de réfiftance 5c le plus
facile à détruire. On réfifteroit
mieux dans un défordre abfolu
que dans un moment de fermen-
tation ^ où chacun s'occupe de
fon rang & non du péril. Qu'une
guerre^une famine^ une fédition^
furvienne en ce temps de crife ^
l'Etat eft infailliblement ren-
verfé.
Ce n^est pas qu'il n'y ait
beaucoup de gouvernements éta-
blis durant ces orages , mais alors
ce font ces gouvernements mêmes
qui détruifent l'Etat. Les ufur-
pateurs amènent ou ciioilillent
tous-
.^i-rb^
M
# )( Î2I )(#^
toujours ces temps de troubles
pour faire palTer ^ à la faveur de
Teffroi public , des loix deftrudi-
yes que le peuple n'adopteroit
jamais de fang-froid. Le choix
du moment de rinftitution eft
un des carafteres les plus fûrs
par lefquels on peut diftinguer
l'œuvre du Légillateur d'avec
celle du Tyran.
Quel peuple eft donc propre à
la légiflation ?Celui qui y le trou-
vant déjà lié par quelque union
d'origine ^ d'intérêt ou de conven-
tion y n'a point encore porté le
vrai joug des loix ; celui qui n'a
ni coutumes ni fuperliitions
bien enracinées ; celui qui ne
craint pas d'être accablé par une
invafion fubite , qui ^ fans entrer
dans les querelles de fes voifins ,
peut réfifter feul à chacund'eux ^
Qu s'aider de l'un pour repoufler
L
?f4
V^:.y
# )( J22 )( #
l'autre ; celui dont chaque mem-
bre peut être connu de tous ,
& où Ton n'eft point forcé de
charger un homme d'un pkis
grand fardeau qu'un homme ne
peut porter ; ceUii qui peut fe
pafler des autres peuples & dont
tout autre peuple peut fe paf-
fer * ; celui qui n'eft ni riche ni
pauvre ôc peut fe fuffire â lui-:-
même , enfin celui qui réunit la
confiftance d'un ancien peuple
* Si de deux peuples voifins l'un ne pou-
'voit fe pafTer de l'autre , ce leroit une fituacion
trés-durepour le premier & très- dangereufe
pour le fécond. Toute nation fage , en pareil
cas, s'efforcera bien vice de délivrer l'autre de
cette dépendance- La République de Thlafcala
enclavée dans, l'Empire du Mexique , aima
mieux fe pafler de lel , que d'en acheter des
Mexicains , & même que d'en accepter gratui-
tement. Les fages Thlaicalans virent le piège
caché fous cette libéralité. Ils fe conferverenc
libres , 8c ce petit Etat , enfermé dans ce grand
Empire, fut enfin rùiftrHmeni delà ruine.
•--!>
'^^5
# )( 12? )(#
avec la docilité d'un peuple nou-
veau. Ce qui rend pénible l'ou-
vrage de la légiflation , eft moins
ce qu'il faut établir que ce qu'il
faut détruire ^ & ce qui rend le
fuccès fi rare , c'eft l'impoiTibilité
de trouver la fimplicité de la
nature jointe aux befoins de la
fociété. Toutes ces conditions ,
M eft vrai / fe trouvent difficile-
ment raflemblées. Aulfi voit-on
peu d'Etats bien conftitués.
Il est encore enEurope un pays
capable de légifiation ; c'eft Flfle
de Corfe. La valeur & la conf-
iance avec laquelle ce brave peu-
pk a fçii recouvrer & défendre
fa liberté , mériteroit bien que
quelque homme fage lui apprît
à la conferver. J'ai quelque pref-
fentiment qu'un jour cette petite
Ifle étonnera l'Europe.
Lz
Ï-: y:^'^'M' ^:-
CHAPITRE XL
Des divers fyjlêjnes de Legif-'
lation.
§1 l'on recherche en quoi con-
fîfte précifément le plus grand
bien de tous , qui doit être \ii
fin d^ tout fyftême de légifla-
tion 3 on trouvera qu^il fe réduit
à ces deux objets principaux ^ la
liberté , & V égalité, La liberté ^
parce que toute dépendance par-
ticulière eft autant de force ôtée
au corps de l'Etat ; l'égalité ,
parce que la hberté ne peut fub-
îifter fans elle.
J'ai déjà dit ce que c'eft que
la liberté civile , à Tégard de
l'égalité y il ne faut pas entendre
par ce mot que les degrés de
#)( 1^5 )( #
puiffance & de richeffe foient
abfolument les mêmes, mais que,
quant à la puiflance , elle foit
au-deflbus de toute violence &
ne s'exerce jamais qu'en vertu
du rang & des loix , & quant à
la richeffe , que nul citoyen ne
foit affez opulent pour en pou-
voir acheter un autre , & nul
^ffez pauvre pour être contraint
de fe vendre. Ce qui fuppofe du
côté des grands modération de
biens & de crédit , & du côté
des petits y modération d'avarice
5c de convoitife *.
* Voulez- vous donc donner à l'Etat de la
confiftance ? rapprochez les degrés extrêmes
autant qu'il eft poiïible : ne foufFrez ni des gens
opulents ni des gueux. Ces deux états , natu-
rellement inféparables , lont également funef-
tes au bien commun -, de l'un iortent les fau-
teurs de la tyrannie 8c de l'autre les tyrans j c'eft
toujours entre eux que fe fait le trafic de la li-
berté publique 3 l'un Tachette & l'autre h
vend.
# )( 1^6 )( #
Cette égalité , difent-ils , elî
une chimère de rpéculation qui
ne peut exifter dans la pratique :
mais fi l'abus eft inévitable ,
s'enfuit-il qu'il ne faille pas au
moins le régler ? C'eft précifé-
ment parce que la force des
chofes tend toujours à détruire
régalité 5 que la force de la lé-
giflation doit toujours tendre ^
la m-ai-ntenir.
Mais ces objets généraux de
toute bonne iaftitution doivent
être modifiés en chaque pays par
les rapports qui naiilent ^ tant
de la fituation locale y que du
caraftere des habitants j ^ c'eft
fur ces rapports qu'il faut aflî-
gner à chaque peuple un fyftême
particulier d'inftitution y qui foit
le meilleur^ non peut-être en lui-
même 5 mais pour l'Etat auquel
il eft deftiné. Par exemple y le fol
^vj?
é
#) ( 127 )( #
eft-il ingrat & ftérile ^ ou le pays
trop ferré pour les habitants ?
Tournez -vous du côté de l'in-
duftrie & des arts ^ dont vous
échangerez les productions con-
tre les denrées qui vous man-
quent. Au contraire , occupez-
vous de riches plaines & des co-
uteaux fertiles ? Dans un bon ter-
lein, manquez-vous d'habitants?
Donnez tous vos foins à l'agri-
culture qui multiplie les hommes,
& chaffez les arts qiii ne feroient
qu'achever de dépeupler le pays^
en attroupant fur quelques points
du territoire le peu d'habitants
qu'il a *. Occupez-vous des ri-
vages étendus & commodes ?
* Quelque branche de commerce extérieur,
dit leM.d'A. ,ne répand gueres qu'une faufTc
utilité pour un Royaume en général ; elle peut
enrichir quelques particuliers , même quelques
villes , mais la nation entière n'y gagne rien ^
& le peuple n'en eft pas mieux.
L4
# )( 128 )(#
Couvrez la mer de vaifleaux ^
cultivez le commerce & la navi-
gation ; vous aurez une exiftence
brillante & courte. La mer ne
baigne-t-elle fur vos Côtes que
des rochers prefqu'inacceffibles ?
Reliez barbares & Ichtyophages 3
vous en vivrez plus tranquilles ;
meilleurs peut-être y & lurement
plus heureux. En un mot , outre
les maximes communes à tous >
chaque peuple renferme en lui
quelque caufe qui les ordonne
d'une manière particulière & rend
fa légiflation propre à lui feuL
C^eft ainfi qu'a,utrefois les Hé-
breux 6c récemment les Arabes
ont eu pQur principal objet la
Rehgion , les Athéniens 3 les
lettres , Carthage ôcTyr^ le com*
merce, Rhodes, la marine^Sparte^
la guerre , & Rome , la vertu.
L'Auteur de i'Efprit des Loix a
'S
#)( 129 )(#,
montré dans des foules d'exem-
ples ^ par quel art le légiHateur
dirige l'inftitution vers chacun
de ces objets.
Ce QUI rend la confrhution
d'un Etat véritablement ioîide
& durable y c'eft quand les con-
venances font tellement obfer-
"J^vées que les rapports naturels &
Iles loix tombent toujours de con-
cert fur les mêmes points ^ & que
celles-ci ne font ^ pour ainfi dire>
qu'affurer^ accompagner^ reûifier
les autres. Mais fi le légiflateur ^
fe trompant dans fon objet ,
prend un principe différent de
celui qui naît de la nature des
chofes 5 que l'un tende à la fer-
vitude ôc l'autre à la liberté ^
l'un aux richeiTes, l'autre à la po-
pulation y ï\m à la paix y l'autre
^\ix conquêtes 5 en verra les loix
s'aîfoiblir mieniiblement y la con-
/
# )( Ï30 ) ( #
fiitution s'altérer , & l'État ne
ceffera d'être agité jufqu'à ce
qu'il foit détruit ou changé , &
que l'invincible nature ait repris
fon empire.
CHAPITRE XII.
Divijion des Loïx. -
Pour ordonner le tout ^ ou
donner la meilleure forme pof-
fîble à la chofe publique 5 il y
a diverfes relations à confidéren
Premièrement l'aftion du corps
entier agiflant fur lui-même ,
c'eft-à-dire le rapport du tout au
tout 5 ou du Souverain à l'Etat ;
& ce rapport eft compofé de
celui des termes intermédiaires ,
comme nous le verrons ci-après.
Les loix qui règlent ce rap-
f
#)( IJI )( #
port 5 portent le nom de loîx
politiques , & s'appellent aiillî
loix fondamentales 5 non fans
quelque raifon , fi ces loix font
fages. Car , s'il n'y a dans cha-
que Etat qu'une bonne manière
de l'ordonner , le peuple qui Ta
^ trouvée y doit s'y tenir : mais y
%fî l'ordre établi eft mauvais ,
^;^-Yourquoi prendroit-on pour fon-
damentales des loix qui Tempe-
chent d'être bon ? D'ailleurs ,
en tout état de caufe y un peu-
ple eil toujours le maître de
changer fes loix , même les meil-
leures s car y s'il lui plait de fe
faire mal à lui-même 5 qui eft-ce
qui a droit de l'en empêcher ?
La seconde relation eft celle
des membres entre eux ou avec
le corps entier ; & ce rapport
doit être au premier égard auffi
petit ôc au fécond aulÏÏ grand
qu'il eft poilible : en forte que^
chaque citoyen foit dans une
parfaite indépendance de tous
les autres ^ & dans une exceffive
dépendance de la Cité , ce^ qui
fe fait toujours par les mêmes
moyens ; car il n'y a que la force
de l'Etat qui fafle la liberté de
fes membres. C'eft de ce deu-
xième rapport que naiffent le(
loix civiles.
On peut confidérer une troi-
fîeme forte de relation entre
l'homme & la loi; fçavoir ^ celle
de la défobéifiance à la peine ^
6c celle-ci donne lieu à l'établif-
fement des loix criminelles , qui
dans le fond font moins une ef-
pece particulière de loix , que la
lanftion de toutes les autres.
A CES trois fortes de loix il
s'en joint une quatrième , la
plus importauve de toutes 5 qui
- <
^^-^.^.J"^
tie fe grave ni fur le marbre ni fut
l'airain y mais dans les cœurs de5
citoyens ; qui fait la véritable
conftitution de l'Etat ; qui prend
tou-s les jours de nouvelles for-
ces ; qui 5 lorfque les autres loix
vieillirent ou s'éteignent y les
ranime ou les fupplée , conferve
^run peuple dans l'efprit de fou
^^^^nftitution , Se fubftitue infenfi-
blement la force de Thaitude à
celle de l'autorité. Je parle des
mœurs 5 des coutumes y:& fur-
tout de l'opinion ; partie incon-
nue à nos politiques 5 mais de
laquelle dépend le fuccès de tou-
tes les autres : partie dont le
grand Légiflateur s'occupe en
fecret y tandis qu'il paroît fe
borner à des règlements parti-
culiers y qui ne lont que le cein-
tre de la voûte ^ dont les mœiu-Sjj
■f'^' ,
#)( i?4 )( #
plus lentes à naître , forment
enfin l'inébranlable clef.
Entre ces diverfes clafles,
les loix politiques , qui confti-
tuent la forme du Gouverne-
ment 5 font la feule relative à
mon fujet.
Fin du Livre fécond.
f.-^
'-C..*'^
^^^^'N^'^
PRINCIPES
^P OLITIQ.UE
V:- ^X)x:>K>K>î<>!<XX>!<>!<>î<>!<XXX>K>!0!<>î<)î<
Liv?^E Troisième.
Avant de parler des diverfes
formes de Gouvernement ^ tâ-
chons de fixer le fens précis de
ce mot 5 qui n'a pas encore été
fort bien expliqué.
J
CHAPITRE I.
Du Gouvernement en général.
J'avertis le Lefteur que ce
Chapitre doit être lu pofément j
& que je ne fçais pas l'art d'être
clair 5 pour qui ne veut pas être
attentif. /
Toute aftion libre a deux
câufes qui concourent à la pro-
duire ; l'une morale , Içavoir ^
la volonté qui détermine l'aéle ;
l'autre phyfique , fçavoir ^ la puif-
fance qui l'exécute. Qiiand je
marche vers un objet j il faut
premièrement ^ue j'y veuille al-
ler ; en fécond lieu , que mes
pieds m'y portent. Qii'un para-
lytique veuille courir , qu'un hom-
me agile ne le veuille pas ^ tous
deux refteront en place. Le corps
politique
■V
politique a les mêmes mobiles 5,
on y diftingue de même la force
& la volonté ^ Celle - ci fous le
nom de PuiJJknce Ugijlatlve^ l'au-
tre fous le nom. de Fuiffance exé-^
cutive. Rien ne s'y fait ou ne s'y
doit faire fans leur concours.
Nous avons vu que la puiflan-
%ct légiflative appartient au peu-
•^|)le 5 & ne peut appartenir qu'à
lui. Il eft aifé de voir au con-
traire 5 par les principes ci-devant
établis 5 que la puifTance execu-
tive ne peut appartenir à la géné-
ralité y, comme Légiflatrice ou
Souveraine; parce que cette puif-
fance ne confifte qu'en des aftes
particuliers qm ne font point du
reiTort de la loi , ni par conféquent
de celui du Souverain 3. dont tous
les adles ne peuvent être que des
loix.
IJuFAut donc à la force v'i-
-^
# )( 138 )(#
blique un agent propre qui la réu-
niiTe de la mette en œuvre feloD
les direftions de la volonté géné-
rale 5 qui ferve à la communica-
tion de l'État & du Souverain ,
qui faiTe en quelque forte dans la
perfonne publique ^ ce que fait
dans l'homme l'union de l'ame ôc
du corps. Voilà quelle eft dans
l'État la raifon du Gouverne-
ment ^ confondu mal à propos
avec le Souverain ^ dont il n'eft
que le miniftre.
Qu'est-ce donc que le Gou-
vernement ? Un corps intermé-
diaire établi entre les Sujets & le
Souverain ^ pour leur mutuelle
correfpondance 5' chargé de l'exé-
cution desloix^ & du maintien
de la liberté y tant civile que po-
litique.
Les membres de ce corps s'ap--
pellent Magiftrats ou^o/V> c'eft-
lr
à-dire 5 Gouverneurs ; 6c le corps
entier porte le nom de Prince *.
Ainfi 5 ceux qui prétendent que
l'ade par lequel un peuple fe fou-
met à des chefs ^ n'eft point un
contrat ^ ont grande raifon. Ce
n'eft abfolument qu'une commif-
fîon 5 un emploi dans lequel^ fim-
sples Officiers du Souverain ^ ils
•* fxercent en fon nom le pouvoir
"^ dont il les a faits dépofitaires ,
& qu'il peut limiter , modifier &
reprendre quand il lui plaît ^ l'a-
liénation d'un tel droit étant in-
compatible avec la nature du
corps focial , & contraire au but
de l'alTociation.
J'appelle àonc Gouvernement^
ou fuprême admJniftration^ l'e-
xercice légitime de la puiflance
* C'eft aiiifi qu'à Venife on donne au Col-
lège le nom de Sérènijjîme Princey^ même quand,
le Doge n'y aflilte pas.
M 2
. / -
# )( HO )(#
executive , & Prince ou Magit
trat 5 l'homme ou le corps char-
gé de cette adminiftration
C'est dans le Gouvernement
que fe trouvent les forces inter-
médiaires y dont les rapports
compofent celui de tout au tout
ou du Souverain à l'Etat. On
peut repréfenter ce dernier rap-
port par celui des extrêmes d'une^
proportion continue y dont là
înoyehne proportionnelle eft le
Gouvernement. Le Gouv^rne-v
ment reçoit du Souverain les or-=-
dres qu'il donne au peuple , 6c.
pour que l'Etat loit dajis un bon
équilibre, il faut , tout compenfé^.
qu'il y ait égalité entre le produit
Qu la puiiTance du Gouvernement
pris en lui-même ^ Scie produit
ou la puiiTance des citoyens y qui
font iouverains d\in côté ôciujets
de l'autre.
•;v.
# )( I4Ï )( #
De plus^ on ne fçauroit alté-
rer auoin des trois termes y fans
rompre à l'inftant la proportion»
Si le Souverain veut gouverner ,
ou fi le Magiftrat veut donner des
loix , ou fi les fujets refufent d'o-
béir 5 le defordre fuccede à la rè-
gle y la force & k volonté n'a-
. giflent plus de concert y & TEtat
Miflbut tombe ainfi dans'^le def-
potifme ou dans Tanarchie. Enfin^
comme il n'y a qu'une moyenne
proportionnelle entre chaque rap«
port y il n'y a non plus qu'un bon-
gouvernement poffible dans un
Etat : Mais comme mille événe-
ments peuvent changer les rap-
ports d'un peuple , non feulement
différents Gouvernements peu-
vent être bons à divers peuples 5,
mais au même peuple en diffé-
l^ents temps.
Pour tâcher de donner une
/-,
' .ù^l
/
:•_/:'■■ ■■
# )( i40( #
idée des divers rapports qui peu-
vent régner entre ces deux extrê-
mes , je prendrai pour exemple
le nombre du peuple ^ comme un
rapport plus facile à exprimer.
Supposons que l'Etat foit
compofé de dix-mille Citoyens :
le Souverain ne peut être confi-
déré que colleftivement ^ & en
corps : mais chaque particulier
en qualité de fujet ^ eft confidéré
comme individu : ainfî le Sou-
verain eft au iiijet comme- dix-
;nil΀ eft à un : c'eft-à-dire y que
chaque membre de l'Etat , n'a
pout la part que la dix-millieme
partie de l'autorité fouveraine ,
quoiqu'il lui Toit foumis tout en-
tier. Qiie le peuple ioit compofé
de cent mille hommes , l'état des
fujets ne change pas 5 & chacun
porte également tout l'empire des
loîx, tandis que fon fuffrage y ré-
V
# )( 145 ) (#
duit à un cent-millième , a dix
fois moins d'influence dans leur
rédaftion. Alors le fujet reftant
toujours un , le rapport du Sou-
verain augmente en raifon du
nombre des Citoyens. D'où il fuit
que plus l'Etat s'agrandit y plus
la liberté diminue.
V Quand je dis que le rapport
augmente , j'entends qu'il s'éloi-
giie de l'égalité. Amfi plus le rap-
port eft grand , dans l'acception
des Géomètres , moins il y a de
rapport dans l'acception commu-
ne 5 dans la première y le rapport
confidéré félon la quantité , fe
mefure par l'expofant^ & dans
l'autre j confidéré félon l'identi-
té 5 il s'eftime par la fimilitude.
Or m o I n s les volontés par-
ticulières fe rapportent à la vo-
lonté générale , c'eft-à-dire y les
mœurs aux loix y plus la ïox^
\
=^ ) ( 144 ) ( #
ce réprimante doit augmenter.
Donc le Gouvernement, pour
être bon 5 doit être relativement
plus fort j à mefure que le peuple
eft plus nombreux.
D'un autre côté, l'agran-
diffement de l'Etat donnant aux
dépofitaires de l'autorité publi-
que plus de tentations & de mo-
yens d'abuier de leur pouvoir ^
plus le Gouvernement doit avoir'
de force pour contenir le peuple ^
plus le Souverain doit en avoir
à fon tour pour contenir le Gou-
vernement. Je ne parle pas ici
d'une force ablolue , mais de la
force relative des diverfes parties
de l'Etat.
I L s u I T de ce double rap-
port que la proportion continue
entre le Souverain , le Prince Ôc le
peuple, n'eit point une idée arbi-
traire 5, mais une coniéquence né-=
ceiTair^
ti»^^
^)( 145 )(#
teflaire de la nature du corps
politique. Il fuit encore que l'un
des extrêmes ^ façvoir le peuple
comme fujets ^ étant fixe & re-
préfenté par l'unité ^ toutes les
foisi que la raifon doublée aug-
înente ou diminue , la raifon fim.
pie augmente ou diminue fembla-
blement^ & que par conféquent le
moyen terme eft changé. Ce qui
•fait voir qu'ail n'y a pas une conf-
titution de Gouvernement uni-
que & abfolue , mais qu'il peut
y avoir autant de Gouverne-
ments différents en nature que
d'Etats différents en grandeur.
Si^ TOURNANT ce fyftê-
me en ridicule ^ on difoit que
pour trouver cette moyenne pro-
portionnelle & former le corps
du Gouvernement, il ne faut y le^
Ion moi , que tirer la racine quar-
rée du nombre du peuple i je ré-
N
# )( 146 )( #
pondrois que je ne prends ici
ce nombre que pour un exemple y
que les rapports dont je parle
ne fe mefurent pas feulement
parle nombre des hommes , mais
en général par la quantité d'ac-
tion y laquelle fe combine par
des multitudes de caufes , qu'au
refte fi, pour m'exprimer en moin?
de paroles ^ j^emprunte un mo-
ment des term.es de géométrie 7
je n'ignore pas , cependant , que
la précifion géométrique n'a point
lieu dans les quantités morales.
Le Gouvernement
eft en petit ce que le corps po-
litique qui le renferme eft en
grand. C'eft une personne mo-
rale douée de certaines facultés ,
aûive comme le Souverain , paf-
five comme TEtat , ôc qu'on peut
décompofer en d'autres rapports
iemblables y d'où naît par con-
# )( 147 )(#
féquent une nouvelle proportion,
une autre encore dans celle-ci
félon l'ordre des Tribunaux , juf-
qu'à ce qu'on arrive à un moyen
terme indivifible c'eft-à-dire,
à un feul chef ou magiftrat lu-
prême, qu'on peut fe repréfen- ^
ter au milieu de cette progreffion y
comme l'unité entre la lérie des
fraftions &c celle des nombres.
. Sans nous embarraffer dans
cette multiplication de termes ,
contentons -nous de confidérer
le Gouvernement comme un nou-
veau corps dans l'Etat y diftinft
du peuple & du Souverain , &
intermédiaire entre l'un &:rautre.
I L Y A cette différence effen-
tielle entre ces deux corps , que
l'Etat exifte par lui - même -,
&que le Gouvernement n'exifte
que par le Souverain. Amfi la
volonté dominante du Prince
0 . )
#)( 148 )(#
n'eft ou ne doit être que la vo-
lonté générale ou la loi, fa force
n'eft que la force publique con-
centrée en lui 5 fi-tôt qu'il veut
tirer de lui - même quelque afte
abfolu & indépendajit 5 la liaifon
du tout commence à fe relâcher.
Si'l arrivoit enfin que le Prince
eût une volonté particulière plu^
aftive que celle du Souverain , ôc^^
qu'il ufât pour obéir à cette volon-
té particulière , de la force publi-
quequi eft dans fes m.ains^enlorte
qu'on eût , pour ainfi dire;, deux
Souverains , l'un de droit ôc l'autre
de fait , à l'inftant l'union focia-
le s'évanouiroit , oc le corps poli-
tique feroit difibut.
Cependant pour que le
corps du Gouvernement ait une
exiftence, une vie réelle qui le
diftmgue du corps de l'Etat ,
pour que tous fes membres puif-
V
#)( i49)( #
fent agir de concert & répondre
à la fin pour laquelle il eft ml-
titué, il lui faut un moi par-
ticulier, unefenfibilité commune
à fes membres 5 une force ^^^ une
volonté propre qui tende à fa
confervation. Cette exiftence par-
ticulière fuppofe des aflemblées^
des confeils , un pouvoir de déli-
bérer de réfoudre , des droits ,
des titres ^ des privilèges quiap-
partiennent au Prince exclufive-
ment;, & qui rendent la condition
du magiftrat plus honorable à
proportion qu'elle eft plus péni-
ble. Les difficultés font dans la
manière d'ordonner dans le tout
ce tout fubalterne , de forte qu'il
n'altère point la conftitution
générale en aftermiflant la fien-
ne 5 qu'il diftingue toujours fa
force particulière , deftinée à la
proore confervation ^ de la force
0
# )( I50 )( #
publique deftinée à la conferva-
tion de TEtat 5 & qu'en un mot
il foit toujours prêt à facrifier le
Gouvernement au peuple & non
le peuple au Gouvernement.
D' AILLEURS, bien que le
corps artificiel du Gouvernement
foit l'ouvrage à\\n autre corps
artificiel , 6c qu'il n'ait en quel-
que forte qu'une vie empruntée-
ôclubordonnée^ cela n'empêche
pas qu'il ne puiffe agir avec plus
.ou moins de vieueur ou de celé-
rite , jouir^ pour ainfi dire, d'une
fanté plus ou moins robufte. En-
fin 5 fans s'éloigner direftemient
du but de ion inilitution , il peut
s'en écarter plus ou moins ^ félon
la manière dont il efl, conflitué.
C'est de toutes ces différen-
ces que naiffent les rapports di-
vers que le Gouvernement doit
avoir avec le corps de l'Etat ^
# )( 151 )( #
félon les rapports accidentels &
particuliers par lefquels ce même
Etat eft modifié. Car foiivent
le Gouvernement le meilleur en
foi deviendra le plus vicieux ^ fi
fes rapports ne font altérés lelon
les défauts du corps politique au-
quel il appartient.
CHAPITRE IL
Du principe qui conftitut les di-
verjes formes de Gouvernement,
Pour expofer la caufe géné-
rale de ces différences ^ il faut
diftinguer ici le Prince & le Gou-
vernement 5 comme j'ai diftin-
gué ci-devant TEtat & le Sou-
verain.
L E c G R p s du magiftrat peut
être compofé d'un plus grand
ou moindre nombre de membres»
N4
Nous avons dit que le rapport
du Souverain aux fujets étoit
d'autant plus grand que le peu-
ple étoit plus nombreux 3 Se par
une évidente analogie nous ea
pouvons dire autant du Gou-
vernement à l'égard des magif-
trats.
O R L A force totale du Gou-
vernement étant toujours celle
de l'Etat ^ ne varie point : d'où
il fuit que plus il ufe de cette
force fur fes propres membres ^
moins il lui en refle pour agit
fur tout le peuple.
Donc plus les Magiftrats font
nombreux, plus le gouvernement
ell foible. Comme cette maxi-
me efl; fondamentaîe^appliquons-
nous à la mieux éclaircir.
Nous pouvons diftinguer dans
la perfonne du Magiftrat trois
volontés elTentiellement diffé-^
^.
\
^ )( 155 )(#
rentes. Premièrement la volonté
propre de l'individu, qui ne tend
qu'à fon avantage particulier ;
fecondement la volonté commu-
ne des Magiftrats j qui fe rap-
porte uniquement à l'avantage
du Prince, & qu'on peut appeller
volonté de corps , laquelle eft
générale par rapport au Gouver-
nement j & particulière par rap-
port à l'Etat , dont le Gouver-
nement fait partie , en troifieme
lieu la volonté du peuple ou la
volonté fouveraine , laquelle eft
générale , tant par rapport à
l'Etat confîdéré comme le tout y
que par rapport au Gouverne-
ment confidéré comme partie du
tout.
Dans une légiflation parfaite >
la volonté particulière ou indivi-
duelle doit être nulle > la volonté
de corps propre au Gouverne-
ment très - fubordonnée 5 & par
conféquent la volonté générale ou
fouveraine toujours dominante
ôc la règle unique de toutes les
autres.
Selon l'ordre naturel , au con-
traire 5 ces différentes volontés
deviennent plus aélives à melure
qu'elles fe concentrent. Ainfi la
volonté générale eft toujours la
plus foible 5 la volonté de corps
a le fécond rang ^ & la volonté
particulière le premier de tous :
de forte que dans le Gouverne-
ment chaque membre eft pre-
mièrement foi - même 5 & puis
Magiftrat, & puis Citoyen. Gra-
dation direftement oppolée à
celle qu'exige l'ordre focial.
Cela poie : que tout le Gou-
vernement foit entre les mains
d'un feul homme ; voilà la vo-
lonté particuUere ôc la volonté
iv
>«■•<-''
X
=#)( 155 )(#
de corps parfaitement réunies 5
& par conféquent celle-ci au plus
haut degré d'mtenfité qu'elle
puifTe avoir. Or 5 comme c'eft du
degré de la volonté que dépend
Tufage de la force , & que la
force abfolue du Gouvernement
ne varie point 5 il s'enfuit que le
plus aftif des Gouvernements eft
celui d'un feul.
Au CONTRAIRE 3 unifions le
Gouvernement à l'autorité légiC-
lative j faifons le Prince du Sou-
verain 5 &c de tous les Citoyens
autant de Magiftrats : alors la
volonté de corps, confondue avec
la volonté générale , n'aura pas
plus d'aftivité qu'elle , & laiffera
la volonté particulière dans toute
fa force. Ainfi le Gouvernement,
toujours avec la même force ab-
folue 5 fera dans fon minimum de
force relative ou d'adivité.
Vsj^'"»
# )( 156 )( #
Ces rapports font incontefta-
blés y & d'autres confidérations
fervent encore à les confirmer»
On voit y par exemple , que cha-
que Magiftrat eft plus aftif dans
fon corps , que chaque citoyen
dans le fien , & que par confé-
quent la volonté particulière a
beaucoup plus d'influence dans les
a£les du Gouvernement que dans
ceux du Souverain ; car chaque
Magîftrat eft prefque toujours
chargé de quelque fonftioh du
Gouvernement , au lieu que cha-
que citoyen pris à part n'a au-
cune fonftion de la fouveraineté.
D'ailleurs , plus l'Etat s'étend ,
plus fa force réelle augmente y
quoiqu'elle n'augmente pas en
raifon de fon étendue: mais l'Etat
reftant le même , les Magiftrats
ont beau fe multiplier , le Gou-
vernement n'en acquiert pas uuq
i.
-^
plus grande force réelle ^ parce
que cette force eft celle de l'Etat,
dont la mefure eft toujours égale.
Ainfi 5 la force relative ou Tafti-
vité du Gouvernement diminue ,
fans que fa force abfolue ou réelle
puifle augmenter*
Il e s t fur encore que l'expé-
dition des affaires devient plus
lente à mefure que plus de gens
en font chargés j qu'en donnant
trop à la prudence , on ne donne
pas affez à la fortune, qu'on laifle
échapper l'occafion, & qu'à force
de délibérer on perd fouvent le
fruit de la délibération.
Je viens de prouver que le
Gouvernement fe relâche à me-
fure que les Magiftrats fe raulti-
plient 5 & j'ai prouvé ci-devant
que plus le peuple eft nombreux,
plus la force réprimante doit
augmenter. D'où il fuit que k
y-*
# )( 158 )( #
rapport des Magiflrats au Gou-
vernement doit être inverfe du
rapport des fujets au Souverain.
C'eft-à-dire, que plus l'Etat s'ag-
grandit , plus le Gouvernement
doit fe refferrer ^ tellement que
le nombre des chefs dim.inue
en railbn de l'augmentation du
peuple.
Au RESTE 3 je ne parle ici
que de la force relative du Gou- «
vernement ^ & non de fa reûitu-
de. Car y au contraire , plus le
Magiftrat efl nombreux ^ plus la
'volonté de corps fe rapproche de
la volonté générale j au lieu que
fous un magiftrat unique cette
même volonté ,de corps n'eft ,
comme je l'ai dit^ qu'une volonté
particulière. Ainfi^ l'on perd d'un
côté ce qu'on peut gagner de ^
l'autre , ôc l'art du Légiflateur
eft de fçavoir fixer le point où la
— ^
#)( 159 )(#
force & la volonté du Gouverne-
ment 3 toujours en proportion
réciproque , le combinent dans
le rappport le plus avantageux à
l'Etat.
CHAPITRE III.
Dlvijion des Gouverneinents.
On a vu dans le chapitre pré-
cédent pourquoi l'on diftingue
les diverfes efpeces ou formes de
Gouvernements par le nombre
des membres qui les compolent ,
il refte avoir dans celui-ci com-
ment fe fait cette diviiion.
Le Souverain peut ^ en pre-
mier lieu 3 commettre le dépôt
du Gouvernement à tout le peu-
ple ou à la plus grande partie du
peuple ; en forte qu'il y ait plus
de citoyens magiflrats que de
Vi 'fftWf ift
# )( i6o)(#
ritoyens fimples particuliers. On
donne à cette forme de Gouver-
nement le nom de Démocratie,
Ou B I E N 5 il peut reflerrer le
Gouvernement entre les mains
d'un petit nombre^ en forte qu'il
y ait plus de fimples citoyens
que de magiftrats^ oc cette forme
porte le nom ^ Arljlocratïe.
Enfin, il peut concentrer tout
le GQuvernement dans les mains
d'un magiftrat unique , dont tous
les autres tiennent leur pouvoir»
Cette troifieme forme eft la plus
commune , & s'appelle Monar^
chie ou Gouvernement royal.
On doit remarquer que tou-
tes ces formes 5 ou du moins les
deux premières , font fufceptibles
de plus ou de moins , & ont
jjmême une affez grande latitu-
de ^ car la Démocratie peut em-
brafier tout le peuple ou fe refler-
rer
#)( i6i )( ^
rer jufqu'à la moitié. L'Ariflo-
cratie à Ton tour peut de la moi-
tié du peuple le reflerrer jufqu'au
plus petit nombre indéterminé-
ment. La Royauté même eft
fufceptible de quelque partage.
Sparte eut conftamment deux
Rois par fa conititution^ & l'on a
vu dans l'Empire Romain jufqu'à
huit Empereurs à la fois , fans
qu'on pût dire que l'Empire fût
divifé. Ainfi ^ il y a un point où
chaque forme de Gouvernement
fe confond avec la fuivante ^ &
l'on voit 5 que fous trois feules
dénominations ^ le Gouverne-
ment eft réellement fufceptible
d'autant de formes diverfes^ que
l'Etat a de Citoyens.
Il Y A plus : Ce même Gouver-
nement pouvant à certains égards
fe fubdiviier en d'autres parties ^
l'une adminiftrée d'une manière
O
^
■.^
\
# )( i62 )( ^
& l'autre d'une autre , il peut
réiulter de ces trois formes com-
binées une multitude de formes
mixtes ^ dont chacune eft multi-
pliable par toutes les formes
fimples.
On a de tous temps beaucoup
difputé fur la meilleure formée de
Gouvernement , (ans confiderer
que chacune d'elles eft la meil-
leure-en certains cas 3 ôc la pire
en d'autres.
S I DANS les différents Etats le
nombre des magiftrats fuprêmes
doit être en raiibn inverfe de
celui des Citoyens , il s'enfuit
qu'en général le Gouvernement
Démocratique convient aux pe-
tits Etats 5 l'Ariftocratique aux
médiocres , & le Monarchique
aux grands. Cette règle fe tire
immiédiatement du principe ;
mais comment compter la muitU
^)( 163 )( #
tilde de circonftances qui peu-
vent fournir des exceptions ?
CHAPITRE IV. ^
De la, De'mocj'atie,
Qelui qui fait la loi fçait mieux
que perfonne comment elle doit
être exécutée & interprêtée. Il
femble donc qu'on ne fçauroit
avoir une meilleure conftitution
que celle où le pouvoir exécutif
eil: joint au légiflatif : Mais c'eft
cela même qui rend ce Gouver-
nement infuffiiant à certains
égards 5 parce que les chofes qui
doivent être diftiguées ne le font
pas 5 & que le Prince & le Sou-
verain n'étant que la même per-
fonne 5 ne forment ^ pour ainfi
-dire 5 qu'un Gouvernement ians
-Gouvernement»
•;;v
\ .
.y'
# )( r^4 )(#
Il n lst pas bon que celui qui
fait les loix les exécute y ni que
le corps du peuple détourne Ibrk
attention des vues générales ,
pour les donner aux objets parti-
culiers. Rien n'eft plus dange-
reux que l'influence des intérêts
privés dans les affaires publiques,.
& l'abus des loix par le Gouver-
nement eft un mal moindre que
la|corruption du Légiflateur^fuite
infaillible des vues particulières.
Alors l'Etat étant altéré dans fa
fubftance^ toute réforme devient
impolfible. Un peuple qui n'abu-
feroit jamais du Gouvernement
n'abuteroit pas non plus de l'in-
dépendance 5 un peuple qui gou-
verneroit toujours bien , n'auroit
pas befoin d'être gouverné.
A PRENDRE le terme dans la
rigueui de l'acception j il n'a ja-
mais exifté de véritable DémQ'»
#)( 1^5 )(#
cratie , & il n'en exiftera jamais*
Il eft contre Tordre naturel que
le grand nombre gouverne &
que le petit foit gouverné. On
ne peut imaginer que le peuple
rcfte inceffamment afîembié pour
vaquer aux affaires publiques j
& l'on voit ailément qu^il ne
fçauroit établir pour cela des
corn millions fans que la forme de
l'adminiftration change.
En effet y je crois pouvoir
pofer en principes que quand les
fondions du gouvornement font
partagées entre plufieurs tribu-
naux y les moins nombreux ac-
quièrent tôt ou tard la plus
grande autorité ^ ne fût-ce qu'à
caufe de la facilité d'expédier
les affaires , qui les y amené
naturellement.
D'ailleurs que dechofes
difficiles à réunir^ ne fuppofe pais
/■■
ce Gouvernement ? Première-
ment un Etat très-petit où le
peuple foit facile à raffembler y
8c où chaque citoyen puifle ai-
fément connoître tous les au-
tres ; fecondement ^ une grande
fimplicité de moeurs, qui pré-
vienne la multitude d'affaires de
les difcuffions épineufes ; enfuite y
beaucoup d'égalité dans les rangs
& d^-ns les fortunes y fans quoi
l'égalité ne fçauroit fubfifter long-
temps dans les droits & l'auto-
rité ; enfin y peu ou point de
luxe 5 car ou le luxe eft l'effet
des richeffes y ou il les rend né-
ceffaires ; il corrompt à la fois
le riche 5c le- pauvre, l'un par
la poffeffion , l'autre par la con-
voitife ; il vend la patrie à la
moUelTe, à la vanité; il ôte à
l'Etat tous fes citoyens , pour
les affervir les uns aux autres ,
& tous à ropinion.
.^
# )( 1^7 )( #
Voila pourquoi un Auteur
célèbre a donné la vertu pour
principe à la République ; car
toutes ces conditions ne Içau-
roient fubfifter fans^ la vertu :
mais 5 faute d'avoir fait les dif-
tinftions néceflTaires , ce beau
génie a manqué fouvent de juf-
tefle 5 quelquefois de clarté ^ &
n'a pas vu que l'autorité fouve-
raine étant par-tout la même y
le même principe doit avoir lieu
dans tout Etat bien conftitué ,
plus ou moins , il eft vrai , félon
la forme du Gouvernement.
Ajoutons qu'il n'y a pas de
Gouvernement fi fujet aux guer-
res civiles & aux agitations in-
teftines, que le Démocratique ou
populaire ^ parce qu'il n'y en a
aucun qui tende fi fortement &
fî continuellement à changer de
forme ^ ni qui demande plus de
V-.
'ê=)( i68 )(#
vigilance 5c de courage pour être
maintenu dans la fienne. C'eft
fur-tout dans cette conftitution
que le Citoyen doit s'ariner de
force êc de confiance , ôc dire
chaque jour de fa vie au fond
de fon cœur 5 ce que difoit un
vertueux Palatin * dans la Diète
de Pologne : Malo perlculofam
Uhertatein quam quieium fervi-
S'il y avoit un peuple de
Dieux 5 il fe gouverneroit démo-
cratiquement. Un Gouverne-
ment fi parfait ne convient pas
à des hommes.
* Le Palatin de Pofnanie, père du Roi ds
Pologne Duc, de Lorraine.
CHAPITRE Yi
^ ■
^ ) ( i69 ) ( #^
CHAPITRE V.
De VAriJlocrcitie.
]SJou3 avons ici deux perfonnes
morales très-diftinftes , fçavoir ,
le Gouvernement & le Souve-
î'ain , & par conféquent deux
volontés générales , Tune par
rapport à tous les citoyens , l'au-
tre feulement pour les membres
de Tadminiflration. Ainii, bien
que le Gouvernement puifle ré-
gler fa police intérieure comme
il lui plait 5 il ne peut jamais
parler au peuple qu'au nom du
Souverain , c'eft^à-dire , au nom
du peuple même \ ce qu'il ne
faut jamais oublier.
Les premières fociétés fe gou-
vernèrent ariftocratiquement. Les
chefs des familles délibéroient
P
ex 170 y c #
entre eux des affaires publiques ;
les jeunes gens cédoient fans
peine à l'autorité de l'expérience.
De-là les noms de Prêtres ^
d'anciens ^ de Sénat j de Gé-
Tontes 5 Les Sauvages de l'Arae-
rique feptentrionale fe gouver-
nent encore ainll de nos jours ^
& font très-bien gouvernés.
Mais à mefure que l'inégalité
d'infti-tution l'emporta fur l'iné-
galité naturelle , la richeffe ou
la puiflance * fut préférée à Mge 5
& l'Ariftocratie devint élective.
Enfin la puiflance tranfmife avec
ks biens du père aux enfants,
rendant les familles patriciennes ,
rendit le Gouvernement hérédi-
taire 5 & l'on vit des Sénateurs
de vingt ans.
* Il efl clair que le mpt. Optimates chez
les anciens ne veut pas dire les n^eilleurs ,
i^is. Us plus puifTanrs.
)( r/î )C#
It ¥ A donc trois fortes d'A-
riftocratie ; naturelle , éleftive ,
héréditaire. La première ne con-^
vient qu'à des peuples iîmples;
la troifieme eft le pire de tous
les Gouvernements^ la deuxième
eft le meilleur y c'eft TAriftocra-
tie proprement dite.
- Outre l'avantage de la dit
tinftion des deux pouvoirs , eilQ
a celui du choix de fes membres:
car dai>s le Gouvernement po*
pulaire tous les Citoyens naiflent
Magiftrats ; mais celui-ci les borne
à un petit nombre y & ils ne le
deviennent que par éleâ:ion "^ ^
* Il in^îortç beaucoup de régler, par des îoi^
U forme de PéjecStian des Magiftrats : car en
Tabandonryant à la volonté du P-r iiice , on ne
peut éviter dç torabçer dans TAriftpcracie héré-
ditaire , comipe il eO. arrivé aux Républiques
de Venife & de Berne, Aufîi la première cil-
elle djei>uislQng-temiîS.uii Etat diC)uc , n^ais la
féconde fe maint ient par re^tiême fij^ejîè %
V
•'.^
moyen par lequel la probité ^
les lumières , l'expérience , 6c tou-
tes les autres raifons de préfé-
rence & d^eftime publique 5 font
autant de nouveaux garants qu'on
iera fagement gouverné.
De plu s 5 les aflemblées fe
font plus commodément ^ les
affaires le dilcutent mieux , s'ex-
pédient avec plus d'ordre & de
diligence , le crédit de l'Etat eft
mieux foutenu chez l'étranger
par de vénérables Sénateurs' que
par une multitude inconnue ou
mépriiée.
En un mot ^ c'eft Tordre le
meilleur & le plus naturel , que
les plus fages gouvernent la mul-
titude 5 quand on eft fur qu'ils
la gouverneront pour fon profit
& non pour le leur , il ne faut
fon Séaa: ; c'ctt une exception bien honorable
6c bien dargereute.
#)( 173 )( #
point multiplier envain les ref-
lorts 5 ni faire avec vingt mille
hommes ce que cent hommes
choifis peuvent faire encore
mieux. Mais il faut remarquer
que l'intérêt de corps commence
à moins diriger ici la force pu-
blique fur la règle de la volonté
générale , & qu'une autre pente
inévitable enlevé aux loix une
partie de la puiiTance executive.
A l'égard des convenances
particulières y il ne faut ni ml
État fi petit 5 ni un peuple fi
fimple & fi droit, que l'exécui.
tion des loix fuive immédiate^-
ment de la volonté publique ^
comme dans une bonne Démor
cratie. 11 ne faut pas non plus
une fi grande nation que les chefs
épars pour la gouverner puiilent
trancher du Souverain y chacun
dans ion département 5 6c com-
^3
=^ )( 174 )( =^
mencer par le rendre indépen-
dants pour devenir enfin les
maîtres.
Mais y fi l'Ariftocratie exige
quelques vertus de moins qu-e
îe gouvernement populaire ^ elle
en exige aulu d'autres qui lui
font propres -, comme la mode-
ration dans les riches &le con-
tentement dans les pauvres ; car
il femble qu'une égalité rigou^
reufe y ieroit déplacée ; elle ne
fut pas même obfervée à Sparte.
AURESTE5 fi cette forme
comporte une certaine inégalité
de fortune 5 c'eft bien pour qu'en
général Padminiftration des affai-
res publiques foi:t confiée à cexix
qui peuvent le mieux y donner
tout leur temps > mais non pas>
commie prétend Ariftote , pour
que les riches foient toujours
préférés. Au contraire > il im-
# )( 1/5 )(#
porte qu'un choix oppofé ap-
prenne quelquefois au peuple^
qu'il y a dans le mérite des hom-
mes^ des raifons de préférence
plus importantes que la richeffe.
CHAPITRE VI.
De la Monarchie.
Jusqu'ici nous avons confidéré
le Prince comme une perfonne
morale & colleftive ^ unie par
la force des loix ^ & dépofitaire
dans l'Etat de la puiffance exe-
cutive. Nous avons maintenant
à confidérer cette puiffance réu-
nie entre les mains d'une per-
fonne naturelle ^ d'im homme
réel , qui feul ait droit d'en dif-
pofer félon les loix. C'eft ce
qu'on appelle un Monarque ou
un Roi.
P4
./"
- Tout au contraire des autres
adminiftrations 5 où un être col-
leélif repréfente un individu y
dans celle-ci un individu repré-
fente un être coUeftif ; en forte
que l'unité morale , qui conftitue
le Prince ^ eft en même temps
une_ unité pkyfique , dans la-
quelle toutes les facultés que la
loi réunit dans l'autre , avec tant
d'efforts 5 fe trouvent naturelle-
ment réunies.
Ainsi la volonté du peuple^
& la volonté du Prince, & la
force publique de TEtat , &
la force particulière du Gou-
vernement 5 tout répond au mê-
me mobile, tous les refibrts de
la machiné font dans la même
main , tout marche au même
but, il n'y a point de mouve-
ments oppoiés qui s'entredétrui-^
ient , & Ton ne peut imaginer
#)( 177 )) #
aucune forte de conftitution dans
laquelle un moindre effort pro-
duife une aftion plus confidé-
rable. Archimede affis tranquil-
lement fur le rivage , & tirant
fans peine à flot vm grand vaif-
feau 5 me repréfente un Monar-
que habile ^ gouvernant de fon
cabinet fes vafles Etats , & fai-
fant tout mouvoir en paroiffant
immobile.
Mais s'il n'y a point de Gou-
vernement qui ait plus de vi-
gueur , il n'y en a point où la
volonté particulière ait plus d'em-
pire & domine plus ailément les
autres ; tout marche au même
but 5 il eft vrai 5 mais ce but
n'eft point celui de la félicité
publique , & la force même de
Tadminidration tourne fans ceffe
au préjudice de l'Etat.
Les Rois veulent être abfolus>
#)( 1/8 )(#
& de loin on leitr crie que le
meilleur moyen de rêtre , eft
de fe faire ainrer de leurs peu-
ples. Cette maxime eft très-belle -^
&c même très-vraie à certains
égards. Malheureufement on s'en
moquera toujours dans les Cours.
La puiiïànce qui vient de Tamour
des peuples^ eft fans doute la
plus grande ^ mais elle eft pré-
caire ôc conditionnelle y jamais
les Princes ne s'en contenteront,
lies meilleurs Rois veulent pou-
. voir être méchants s'il leur plait^
fens ceffer d'être les maîtres. Un
fermoneur politique aura beau
leur dire que la force du peuple
étant la leur y leur plus grand
intérêt eft que k peuple foît
^orilTant^ nombreux , redouta-
ble 5 ils Tçavent très-bien que cela
n'eft pas vrai. Leur intérêt pet-
fonnel eft jpremiérement que le
#)( 179 )(#
peuple foit foible y miférable ,
& qu'il ne puiffe jamais leur
réfifter. J'avoue que y fuppofant
les flijets toujours parfaitement
fmimis > rintéret du Prince feroit
alors que le peuple fût puiffant y
afin que cette puiffance étant la
fienne , le rendît redoutable à
fes voifins ; mais comme cet in-
térêt n'eft que fecondaire & fu-
bordonné y & que les deux fup-
f ofitions font incompatibles j il
-eft ^laturel que les Princes don-
nent toujours la préférence à la
maxime qui leur eft le plus
immédiatement utile. C'eft ce
tjue Samuel repréfentoit forte-
ment aux Hébreux ^ c'eft ce
-qtie Machiavel a fait voir avec
évidence. En feignant de donner
des leçons aux Rois ^ il en a
ddnné de grandes aux peuples.
Le Prince de Machiavel èft 4e
livre des Républicains.
• I
,-' .^r
# )( i8o )( ^
Nous avons trouvé par les
rapports généraux ^ que la Mo-
narchie n'eft convenable qu'aux
grands Etats ^ 6c nous le trou-
vons encore en l'examinant en
elle-même. Plus l'adminiftration
publique eft nombreufe , plus le
rapport du Prince aux fujets di-
minue Se s'approche de l'égalité ,
en forte que ce rapport eft un
ou l'égahté même dans la Dé-
mocratie. Ce même rapport aug-
mente à mefiire que le -Gou-
, vernement fe refTerre , & il eft
dans Ion maximum ^ quand le
Gouvernement eft dans les mains
d'un leul. Alors il le trouve une
trop grande diftance entre le
Prince &'le peuple , & l'Etat
manque de liailon. Pour la for-
mer, il faut donc des ordres in-
termédiaires 5 il faut des Prmces^
4es Grands ^ de la Noblefie poiu:
les remplir. Or rien de tout celât
ne convient à un petit Etat , que
ruinent tous ces degrés.
Mais s'il eft difficile qu'un
grand Etat foit bien gouverné ;,
il l'eft beaucoup plus qu'il loit
bien gouverné par un feul hom-
me 5 & chacun fçait ce qu'il ar-
rive quand le Roi fe donne des
lubftituts.
Un défaut eflentiel & iné-
vitable 5 qui mettra toujours le
gouvernement monarchique au-
deflbus du répubUcain^ eft que
dans celui-ci la voix publique
n'élevé prefque jamais aux pre-
mières places que des hommes
éclairés &c capables qui les rem-
pUflTent avec honneur : au lieu
que ceux qui parviennent dans
les monarchies ne font le plus
fouvent que de petits brouillons y
de petits fripons 3 de petits in-
vi ■■
trigants y à qui les petits talent^
qui font dans les Cours parvenir
aux grandes places y ne fervent
qu'à montrer au public leur ine-
ptie auflî-tôt qu'ils y font par-
venus. Le peuple fe trompe bien
moins fur ce choix que le Prince 5
& un homme d'un vrai mérite
eft prefque auffi rare dans le mi-
niftere , qu'un fot à la tête d'un
gouvernement républicain. Auffi ^
quand par quelque heureux ha-
zardun de ces hommies nés pour
gouverner 5 prend le timon des
affaires dans une Monarchie pref-
que abîmée par ces tas de jolis
régiffeurs 3 on eft tout fupris des
reffources qu'il' trouve 5 & cela
fait époque dans un pays.
Pour qu'un Etat monarchi-
que pût être bien gouverné , il
faudroit que fa grandeur ou ion
«tendue fût m^lurée aaiï facultés
# )C 183 )(#
de celui qui gouverne. Il eft pîirs
aifé de conquérir que de régir.
Avec un levier fuffilant ^ d'un
doigt on peut ébranler le monde ^
maiispour le foûtenir il faut les
épaules d'Hercule. Pour peu qu'un
Etat foit grand ^ le Prince eft
prefque toujours trop petit.
Quand au contraire il arrive que
l'Etat eft trop petit pour ion
chef 5 ce qui eft très-rare ^ il eft
encore mal gouverné y parce
que le chef ^ fuivant toujours la
grandeur de fes vues 5 oublie les
intérêts despeuples^ & ne les rend
pas moinsmalheureux par Tabus
des talents qu'il a de trop , qu'un
ch^f borné par le défaut de ceux
qui lui manquent. Il faudroit ^
pour ainfi dire 5 qu'un royaume
s'étendît ou le reflerrât à chaque
règne félon la portée du Prince ;
au lieu que les talents d'un Sénat
'#)Ci84)(#
ayant des méfures plus fixes,
TEtat peut avoir des bornes conf-
tantes & l'adminidration n'aller
pas moins bien.
Le plus fenfible incon-
vénient du Gouvernement d'un
feul 5 eft le défaut de cette fuc-
ceffion continuelle quif orme dans
les deux autres une liaiion non
interrompue. Un Roi. mort ^ il
en faut un autre ; les éleélions
laiffentdes intervalles dangereux;
elles font orageufes , & à moins
que les Citoyens ne foient d'un
défintéreflement , d'une intégrité
que ce Gouvernement ne com-
porte gueres j la brigue 5c la cor-
ruption s'en m'êlent. 11 eft dif-
ficile que celui à qui l'Etat s'eft
vendu ne le vende pas à fontour^
& ne fe dédommage pas fur les
foibles de l'argent que les puiflants
lui ont extorqué. Tôt ou tard
tOUÎ
?<;.*
# )( i85 )( ^
tout devient vénal 5 fous une
pareille adminiftraticn 5 Se la paix
dont on jouit alors fous lesPv^ois y
eft pire que le détordre des in-
terregneso
du ' A - T - 0 N fait pour pré-;
venir ces maux On a rendu les
Couronnes héréditaires dans cer-
taines familles , Se l'on a établi
un ordre de Succeffion qui pré-
vient toute difpute à la mort dés
Rois. Cefl-à-dire que ^fubfti tuant
l'inconvénient des régences à ce-
lui des éle£lions ^ on a préféré
une apparente tranquillité à une
adminiftration fage , Se qu'on,! cb
mieux aimé rifquer d'avoir poiur
chefs des enfants , des monftres ,
des inabécilles , que d'avoir à dif-
puter iur le choix des bons Rois;
on n'a pas confidéré qu'en s'expo^
fant ainlî aux rifques de Talter-
native^, on met preique toutes lea
# )( i86 )(#
chances contre foi. C'étoit un
mot très-fenfé que celui du jeune
Denis , à qui fon père en lui re-
prochant une aftion honteuie
difoit: T'en ai-je donné l'exem-
ple ? Ah 5 répondit le fils y votre
père n'étoit pas Roi !
Tout concourt à priver de
juftice & de raifon un homme
élevé pour commander aux autres.
On prend beaucoup de peine ,
à ce qu'on dit y pour enieigner
aux jeunes Princes Fart de régner ;
il ne paroit pas que cette édu-
cation leur profite. On feroit
mieux de commencer par leur
énfeigner Tart d'obéir. Les plus.
arands R-ois qu'ait célébré Thif-
toire^ n ont pomt ete eieves pour
régner 5 c'eft une fcience qu'on
ne'pofTede jamais moins qu'après
l'avoir trop âpprifè , & qu'on
acquiertmieteen obéifl-ant qu'è^
#)( i87 )( #
commandant. Nam utiUJJiinus
idem ac hrevijjimus bonarurn ma-
larumque rerain deleclus^ cogitare
qmd aut nolueris fub allô Prin-
cipe dut volueris ^.
Une fuite de ce défaut de
cohérence eft l'inconftance du
gouvernement royal qui ^ fe ré-
glant tantôt fur un plan& tantôt
fur un autre , félon le cara6tere
du Prince qui règne ou des gens
qui régnent pour lui, ne peut
avoir long-temps un objet fixe ni
ime conduite conléquente : varia-
tion qui rend toujours l'Etat flo-
tant de maxime en maxime ^
de projet en projet ^ & qui n'a
pas lieu dans les autres Gouver-
nements où le Prince eft toujours
le même. Auffi voit - on qu'eïi
général ^s'îl y a plus de rufe dans
une Cour ^ il y a plus de fagefle
dans un Sénat 5 & que les Ré-
' Tacit. hift. L. L -0.2
•^>
# )( i88 )( ^
publiques vont à leurs rins par
des vues plus conftantes & mieux
fuivies y au lieu que chaque révo-,
lution dans le miniflere en pro-
duit une dans l'Etat ; la maxime
commune à tous les Minières y
6c prefque àtouslesRois, étant
de prendre en toute choie le con-
trepied de leur prédéceflTeur.
De cette même incohérence
fe tire encore la folution d'un fo-
philme très-familier aux politi-
ques royaux, c'eft^ non-ieul'ement
de comparer le Gouvernement
civil au Gouvernement domefti-
que 5 & le Prince au père de fa-
mille 5 erreur déjà réfutée , mais
encore de donner libéralement
à ce Magiftrat toutes les vertus
dont il auroit beioin , & de lup-
pofer toujours que le Prince eft
ce qu'il devroit être : fuppolition
à Taide de laquelle le. Gouverae.-^-
c^^
# )( i89 )( #
ment royal eft évidemment pré-
férable à tout autre 5 parce qu'it
eft inconteftablement le plas fort.
Se que pour être auffi le meilleur
il ne lui manque qu'une volonté
de corps plus conforme à la vo-^
lonté générale. . . .
Maî^s 5 fi félon Platon * le Roi
par nature eft un perfonnage il
rare , combien de fois la nature
& la fortune concourront-elles à
le couronner , & fi l'éducation
royale corrompt néceflàirement
ceux qui la reçoivent , que doit-
on efpérer d'une fuite d'hommes
élevés pour régner? C'eft donc
bien vouloir s'abuier que de con-
fondre le Gouyernement royal
avec celui d'un bon Roi. Pour voir
ce qu'eft ce gouvernement en lui-
même 5 il faut le confidérer fous
des Princes bornés ou méchants ;
* In Civili».
f/
# ) ( I90 ) ( # ^
car ils arriveront tels àii Trône >
ou le Trône les rendra tels.
Ces diffiailtés n'ont pâs échap-
pé à nos Auteurs ; mais ils n'en,
font point embarraiTés. Le remè-
de eft 5 difent - ils , d'obéir fans
murm.ure. Dieu donne les mau-
vais Rois dans fa colère , & il les
faut ftipporter comme des châti-
ments du Ciel. Ce difcours eft
édifiant 5 fans doute ; mais je
ne fçais s'il ne conviendroit pas
mieux en chaire que dans un li-
vre de politique. Qiie dire d'un
Médecin qui promet des mira-
clés 5 6c dont tout l'art eft d'ex-
horter ion malade à la patience ?
On fçait bien qu'il faut IbufFrir un
mauvais Gouvernement quand
on l'a j k queftion feroit d'en
trouver un bon.
CHAPITRE Vlï.
JDès Gouvernements mixtes.
]^ PKaPRÊMENT parler il ny ^
point de Gouvernement fimple.
Il faut qu'un Chef unique ait des
Magiftrats fubalternes , il faut
qu'un Gouvernement populaire
ait un Chef Ainfi , dans le par-
tage de la puiffance executive il
y a toujours gradatian du grand
nombre au moindre , avec cette
différence que tantôt le grand
nombre dépend du petit y 8c tan-
tôt le petit du grand.
Quelquefois il y a partage
égal ^ foit quand les parties con-
ftitutives font dans ime dépen-
dance mutuelle , comme dans le
Gouvernement d'Angleterre; foit
quand l'autorité de chaque par^*
f/
# )( 192 )( ^
rie eft indépendante mais im-
parfaite 5 comme en Pologne.
Cette dernière forme eft mau-
vaife 5 parce qu'il n'y a point
d'unité dans le Gouvernement ^
& que l'Etat manque de liaifon.
Lequel vaut le mieux y d'un
Gouvernement fimple ou d'un
Gouvernement mixte ? QjLiefcion
fort agitée chez les politiques ,
8c à laquelle il faut faire la même
réponfe que j'ai faite ci-devant
fur toute forme de Gouverne-
ment.
Le Gouvernement fimple eft
le meilleur en foi , par cela feul
qu'il eft fimple. Mais quand la
Puiffance. executive ne dépend
pas allez de la légiftative , c'eft-à-
dire , quand il y a plus de rap-
port du Prince au Souverain que
du peuple au Prince , il faut re«
rciédier à ce défaut de proportiori
^ )( 1^5 )(#
fen divifant le Gouvernement î
car alors toutes fes parties n'ont
pas moins d'autorité fur les fu-
jets ^ & leur divifion les rend
toutes enfemble moins fortes con-
tre le Souverain.
On PREVIENT encore le mêmè^
inconvénient en établiflant des
magiftrats intermédiaires , qui ,
laiflant le Gouvernement en fon
entier ^ fervent feulement à ba-
lancer les deux Puifiances & à
maintenir leurs droits refpeftifs.
Alors le Gouvernement n'eft pas
mixte y il eft tempéré.
On peut remédier par des
moyens femblables à Tinconvé-
nient oppofé , & quand k Gou-
vernement eft trop lâche ^ ériger
des Tribunaux pour le concen-
trer. Cela fe pratique dans tou-
tes les Démocraties. Dans le pre-
înier cas , on divife le Gouverne^
R
</
#)( 194 )( #
ment pour l'affoiblir , & dans le
ftcond pour le renforcer ,^ car les
maximum de force ôc de foibleffe
fe trouvent également dans les
Gouvernements fimples ; au lieu
que les formes mixtes donnent
une force moyenne.
>K;X>K)«<X)î<>KX>î<)î<>î<X>î<)î<)«<X>K:>î<>t<>î<>î<
CHAPITP..E VIII.
Q_ue toute forme de Gouvernement
nejîpas propre à tout Pays.
La liberté n'étant pas un fruit
de tous les climats , n'eft pas à la
portée de tous les peuples. Plus
on médite ce principe établi par.
J^lontefquieu , plus on en fent la
vérité.. Plus on le contefte ,, plus
on donne occafion de l'établir
par de nouvelles preuves.
Dans tous les Gouvernements
du monde la peribnne publique
#)(r95)(#
cônfomme Se ne produit rien»
D'oii lui vient donc la fubftance
confommée ? Du travail de fes
membres. C'eft le fuperflu des
particuliers qui produit le né-
ceflaire du public. D'où il fuit
que l'état civil ne peut fubfîfter
qu'autant que le travail des hom-
mes rend au-delà de leurs be-
foins.
Or cet excédent n'eft pas le
même dans tous les pays du
monde. Dans plufieurs il eft con-
fidérable , dans d'autres médio-
cre j dans d'autres nul ^ ^dans
d'autres négatif. Ce rapport dé-
pend de la fertilité du climat ,
de la forte de travail que la terre
exige 5 de la nature de fes pro-
duclions 5 de la force de fes'ha-
bitantSjde.la plus ou moins gran-
de confommation qui leur eft
néceffaire. y & de plufieurs autres
K2
#)( I90(#
rapports femblables defquels il
eft compoié.
D'autre part ^ tous les Gou-
vernements ne font pas de même
nature ^ il y en a de plus ou
moins dévorants , 5c les difFéren-
ces font fondées fur cet autre
principe que ^ plus les contri-
butions publiques s'éloignent de
leur fource, & plus elles font oné-
reufes. ^Ce n'eft pas fur la quan-
tité des impofitions qu'il faut
mefurer cette charge , mais fur le
chemin qu'elles ont à faire pour
retourner dans les mains dont
elles font forties ^ quand cette
circulation eft prompte 6c bien
établie , qu'on paye peu ou beau-
coup y il n'importe j le peuple
eft toujours riche ôc les finances
vont toujours bien. Au contrai-
re 5 quelque peu que le peuple
donne , quand ce peu: ne^îui re-
vient point, en donnant toujours,
bien-tôt il s'épuife ; l'Etat n'eft
jamais riche^ & le peuple eft tou-
jours gueux.
Il suit de-là que plus la
diftance du peuple au Gouver-
nement augmente 5 & plus les
tributs deviennent onéreux; ainfi
dans la Démocratie le peuple eft
le moins chargé ; dans l'Ârifto-
cratie^ il l'eft davantage, dans la
Monarchie, il porte le plus grand
poids. La Monarchie ne convient
donc qu'aux nations opulentes.,
l'Ariftocratie aux Etats médio-
cres en richeiTe ainfi qu'en gran-
deur y la Démocratie aux Etats
petits & pauvres.
En effet 5 plus Oïl y réflé-
chit 5 plus on trouve en ceci de
différence entre les Etats libres
& les monarchiques ; dans les
premiers tout s'emploie à î'utihté
Ri
# )( ipS )(#
commune; dans les autres les for-
ces publiques ôc particulières font
réciproques , & l'une s'augmente
par l'affbibiinement de Tautre.
Enfin 5 au lieu de gouverner les
fujets pour les rendre heureux^
le defpctifme les rend miférables
pour les gouverner.
Voila donc dans chaque cli-
mat des caufes naturelles fur lef-
queîles on peut affigner la forme
de Gouvernement à laquelle îa
force du climat Tentraîne, ât.dire
raême quelle efpece d'habitants
il doit avoir. Les lieux ingrats
& ftériles , où le produit ne vaut
pas le travail , doivent refter in-
cultes 6c deferts.^ ou feulement
peuplés de- Sauvages. Les lieux
où le travail des hommes ne rend
cxaftement que le néceflaife ^ doi-
vent être habités par des peuples
barbares ^ toute politil"*y feroit
1,1 f'
#)( 199 )C#
impoffible : les lieux où l'excès
du produit fur le travail eft mé-
diocre conviennent aux peuples
libres ; ceux où le terroir abon-
dant & fertile donne beaucoup
de produit pour peu de travail ^
veulent être gouvernés monar-
chiquement , pour confumer, par
le luxe du Prince y l'excès du lu-
perflu des fujets ; car il vaut
mieux que cet excès foit abforbé
par le gouvernement que diiTipé
par les particuliers. 11 y a des
exceptions , je le fçais ; mais ces
exceptions mêmes confirment la
règle 3 en ce qu'^elles produifent
tôt ou tard des révolutions qui
ramènent les chofes dans l'ordre
de la nature.
Distinguons toujours les loix
générales des caules particulières
qui peuvent en modifier l'effet.
Quand tout le midi feroit cou-
R4
^ ) ( 200 ) ( #
wr't de Républiques & tout îe
nord d'Etats defpotiqueSjil n'ea
ieroit pas moins vrai que par
l'effet du climat le defpotifme
convient aux pays chauds , la
barbarie aux pays froids , & la
bonne politie aux régions inter-
médiaires. Je vois encore qu'en
accordant le principe on pourra
difputer fur l'application : on
pourra dire qu'il y a des pays^
froids uès-fertiles & des méridio-
naux trèsringrats. Mais cette di*
ficulté n'en eft une que pour ceux
qui n'examinent pas la chofe
dans tous fes rapports. Il faut >
comme je l'ai déjà dit , compter
ceux des travaux ,. des forces >.
de la confômmation , Sec.
Supposons que de deux terreins
égaux l'un rapporte cinq ôc l'au-
tre dix. Si les habitants du pre-
mier confomment quatre & CQux
# ) ( 201 ) ( #
du dernier neuf , l'excès du pre-
mier produit fera -y* & celui du
fécond /o. Le rapport de ces deux
excès étant donc inverfe de celui
des produits , le terrein qui ne
produira que cinq donnera urt
fuperflu double de celui du ter-
rein qui produira dix.
Mais il n'eft pas queftion d'un
produit double y & je ne crois
pas que perfonne ofe mettre en
général la fertilité des pays froids^
en égalité même avec celle des
pays chauds. Toutefois fuppofons
cette égalité ; laiffons , fi l'on
veut 5 en balance l'Angleterre
avec la Sicile , & la Pologne avec
l'Egypte. Plus au midi nous au-
rons l'Afrique & les Indes , plus
au nord nous n'aurons plus rien.
Pour cette égalité de produit ^
quelle différence dans la culture l
En Sicile ^ il ne faut que gratet
^ ) ( 202 ) ( #
la terre ; en Angleterre que de
foins pour la labourer ! Or ^ là
où il faut plus de bras pour
donner le même produit , le fu-
perPiu doit être néceifairement
moindre.
Considérez, outre cela , que
la même quantité d'hommes con-
fomme beaucoup moins dans les
pays chauds. Le climat demande
qu'on y foit fcbre pour fe porter
bien: les Européens qui veulent
y vivre comme chez eux y périf-
fent tous de diffenterie & d'm-
digeftion. Nous fomme s ^ dit
Chardin ^ des bêtes caniacieres y
des loufs y en coniparaifon des
AJiatiques. Quelques-uns attri-
huent la fohriété des Perfans à
ce que leur pays ejl moins cultivé^
& moi je crois au contraire que
leur pays abonde moins en den-
rées parce quil en faut moins aux
^)
# )( 203 )( #
habitants. Si leur frugalité ,
continue-t-il , etoit un effet de
la difêtte du pays ^ il ny aurait
que les -pauvres qui mangeroient
peu 5 au lieu que cejl gêner aie-
ment tout le monde , & on rnan-
geroit plus ou moins en chaque
province ^ félon la fertilité du
pays ; au lieu que la même fo-
briété f'e trouve partout le J?o-
yaume. Ils fe louent fort de leur
manière de vivre , difant quil ne
faut que regarder leur teint pour
reconnaître combien elle ejl plus
excellente que celle des Chrétiens,
En effet le teint des Peifans eji
uni ; ils ont la peau belle , fine
& polie ; au lieu que le teint des
Arméniens , leurs Jujets ^ qui
vivent a V Européenne ^ ejl rude ^
couperofé y & que leurs corps
font gros & pefants.
Plus ou approche de la ligne ^
# ) ( 204 ) ( #
plus les peuples vivent de peu.
Ils ne mangent prefque pas de
viande ^ le ris , le mays ^ le cuz-
cuz 5 le mil , la caflave y font
leurs aliments ordinaires. Il y a
aux Indes des millions d'hom-
mes dont la nourriture ne coûte
pas un fol par jour. Nous vo-
yons en Europe même des dif-
férences fenfibles pour l'appétit
entre les peuples du nord & \
ceux du midi. Un Efpagnol vivra J
huit jours du dîner d'un Alle-
mand. Dans les pays où les hom-
mes font plus voraces , le luxe
fe tourne auilî vers les chofes de
confommation. En Angleterre
il fe montre fur une table chargée
de viandes ; en Italie on vous
régale de fucre & de fleurs.
Le luxe des vêtements offre
encore de femblables différences.
D ans les climats où les change-
# ) ( 205 ) ( #
ments des faifons font prompts
& violents , on a des habits meil-
leurs & plus fimples ; dans ceux
où l'on ne s'habille que pour la
parure , on y cherche plus d'éclat
que d'utilité , les habits eux-
mêmes y font un luxe. ANaples,
vous verrez tous les jours fe pro-
mener au Paufylippe des hommes
en vefte dorée & point de bas.
C'eft la même chofe pour les bâti-
ments ; on donne tout à la ma-
gnificence quand on n'a rien à
craindre des injures de l'air. A
Paris 5 à Londres , on veut être
logé chaudement & commodé-
ment. A Madrid , on a des fal-
lons fuperbes , mais point de
fenêtres qui ferment , & l'on
couche dans des nids-à-rats.
Les aUments font beaucoup
plus fubftantiels & fucculents
• dans les pays chauds j c'eft une
,# ) ( 206 ) ( #^
troifieme différence qui ne peut
manquer d'influer fur la féconde.
Pourquoi mange- 1- on tant de
légumes en Italie ? Parce qu'ils
y font bons y nourrilTants , d'ex-
cellent goût. En France , où ils
ne lont nourris que d'eau ^ ils
ne nourriffent point 5 ôc font
prefque comiptés pour rien fur
les tables. Ils n'occupent pour-
tant pas moins de terrein ^ de
coûtent du moins autant de /,
peine à cultiver. C'efl; une expé-
rience faite 5 que les bleds de
Barbarie 5 d'ailleurs inférieurs à
ceux de France 5 rendent beau-
coup plus en farme y & que ceux
de France à ■ leur tour rendent
plus que les bleds du Nord.
D'où Ton peut inférer qu'une
gradation iemblable s'cbferve gé-
néralement dans la même direc-
tion de la ligne au pôle. Or n'eft- .
^ ) C ^07 ) ( #
ce pas un défavantage vifîble
d'avoir dans un produit égal une
moindre quantité d'aliments ?
A TOUTES ces différentes con-
lîdérations j'en puis ajouter une
qui en découle 5c qui les fortifie ;
c'eft que les pays chauds ont
moins befoin d'habitants que les
pays froids ^ &c pourroient en,
nourrir davantage, ce qui produit
un double fuperflu , toujours à
l'avantage du defpotiime. Plus le
même nombre d'habitants oc-
cupe une grande furface , plus
les révoltes deviennent difficiles ;
parce qu'on ne peut fe concerter
ni promptement ni lecrétementj
& qu'il cft toujours facile au
Gouvernement d'éventer les pro-
jets & de couper les communi-
cations ^ mais plus un peuple
nombreux fe rapproche 5 moins
• le Gouvernement peut ufurper
# ) ( 208 ) ( :^
fur le Souverain j les chefs déli«
berent aujTi fûrement dans leurs
chambres que le Prince dans fon
confeil 5 & la foule s'aflemble
auffi-tôt dans les places que les
troupes dans leurs quartiers. L'a-
vantage d'un Gouvernement ty-
rannique eft donc en ceci d'agir
à grandes diftances. A l'aide des
points d'appui qu'il fe donne ^ fa
force augmente au loin comme
celle des leviers *. Celle du peu-
ple au contraire n'agit que con-
centrée^ elle s'évapore ôc fe perd
* Ceci ne contredit pas ce que j'ai dit ci-de-
vant L. II. Chap. IX. Sur les inconvénients des
grands Etats: car il s'agifTojt - là de Fautorité
du Gouvernement Jur les membres , & il s'a-
git ici de fa force contre les fujets. Ses membres
^pars lui fervent de points d'appui pour agir
au loin fur le peuple , mais il n"'a nul point
d'appui pour agirdiredlement fur ces membres
mêmes. Ainfidans l'un des cas la longueur du
levier en fait la foibleffe , 6c la force dans l'au-
tre caSt
m
^#)( ^09 )( #
en s'étendant , comme TefFet de
la poudre éparfe à terre & qui
ne prend feu que grain à grain-
Les pays les moins peuplés font
ainfi les plus propres à la tyran*
nie : les bêtes féroces ne régnent
que dans les déferts.
CHAPITRE IX.
Des Ji g ries cPun bon Gouverne'^
ment*
Quand donc on demande ab--
folument quel eft le meilleur
Gouvernement \ on fait une
queftion infoluble comme indé-
terminée ; ou 5 fi l'on veut , elle
a autant ds bonnes folutions
qu'il y a de combinaifons pofiî-
blés dans les pofitions abfolues &.
îfélatives des peuples.
Mais fi l'on demandoit à quel
# )( MO )(#
iîgne on peut connoître qu'un
peuple donné eft bien ou mal
gouverné , ce feroit autre chofe y
éc la queftion de fait pourroit fe
réloudre.
Cependant on ne la réfout
point 5 parce que chacun veut
la réfoudre à fa manière. Les
fujets vantent la tranquillité pu-
blique y les citoyens la liberté
des particuliers , l'un préfère la
fureté des poiTeffions y & l'autre
, celle des perfonnes , l'un veut
que le meilleur Gouvernement
foit le plus févere y l'autre fou-
tient que c'eft le plus doux j
celui-ci veut qu'on puniffe les
crimes y 8c celui-là qu'on les pré-
vienne ^ l'un trouve beau qu'on
foit craint des voifins , l'autre
aime mieux qu'on en foit ignoré ;
l'un eft content quand l'argent
circule y Fautre exige que. le
# )(2II )( ^
peuple ait du pain. Qiiand même
on conviendroit fur ces points
Se d'autres femblablés ^ en leroit-
on plus avancé ? Les quantités
morales manquant de mefure
précife ^ fût-on d'accord fur le
figne y comment l'être fur l'efti-
mation ?
Pour moi ^ je m'étonne tou-
jours qu'on méconnoifle un figne
auffi fimple ^ ou qu'on ait la
mauvaife foi de n'en pas conve-
nir. Qiielle eft la fin de l'aflb-
ciation politique ? C'eft la con-
fervation & la profpérité de fes
membres. Et quel eft le figne le
plus fur qu'ils fe confervent &
profperent ? C'eft leur nombre
& leur population. N'allez donc
pas chercher ailleurs ce figne fi
difputé. Toute chofe d'ailleurs
égale 3 le Gouvernement fous le-
.quel 3 fans moyens étrangers „
îkm naturalifations , lans colo»
nies 5 les citoyens peuplent &
multiplient davantage , eft in-
failliblement le meilleur : celui
fous lequel un- peuple diminue &
dépérit 5 eft le pire. Calculateurs,
c'eft maintenant votre affaire;
comptez 5 melurez ^ comparez *.
* Oa dbU iuger fur le même principe des
fiécles qui méritent la préférence pour la prof-
périté du genre humain. On a trop admiré ceujg
où Ton a vu fleurir les lettres 8^ les arts , (ans
pénétrer Tobjet Tecret de leur culture , ,fans en
conndérer le funeite effet ,idx]iie apud imperitos
' humant tas vocabatur , ctim pars fervitutis ejjet*
Ne verrons-nous jamais dans les maximes des.
livres Tintérêt grolîier qui faic parler les Au-
teurs ? Non ^quoiqu'ils en puiiTent dire , quand
malgré ibn éclat un pays fe dépeuple , il n'eft
pas vrai que tout aille bien , & il ne fufEe
pas qu'un pocte ait cent m.ille livres de rente
pour que fon fiécle foit le meilleur de tous. Il
.feut moins regarder au repoa api->arent ,Sc à U
tpanquillicé des chefs^qu'au bienêcre des nations
entières Se lur-toutdesécatsles plus nombreux,
La grêle délole quelques cantons , mais elle
fait rarement difettc. Les émeutes , les guerrçî?
#>( 21? ) (#
civiles effirouchent beaucoup les chefs, maf^;
elleslnefont pa^ les vrais malheurs des peuples
quipeuventmêmeavoirdurélâchetandisqu'oQ
difpute à qui les tyrannifera. C'elt de leur état
permanent que naiflent leurs prorpérités ou
leurs calamités réelles f quand tout refte écrafé
ious le joug , c'eft alors que tout dépérit ; c'eft
alors que les chefs les détruifant à leur aife, ubi
îolmdtnmfacîunt ^pacem appellant. Quand les.
tracafTeries des Grands agicoientle royaume de
France , & que le Coadjuteur de Paris portoic
au Parlement un poignard dans fa poche , cela
n'empêchoit pas que le peuple François ne
vécut heureux 8c nombreux dans une honnête
&hbre aifance. Autrefois la Grèce fieurifToit au
rem des plus cruelles guerres;,le fang y couloic
a flots & tout le pays écoit couvert M'hommes.
Il lembioit, dit Machiavel, qu^au milieu des
meurtres , des profcriptions , des guerres cl vi-
es, notre République en devînt plus puifTaite 5
la vertu de les citoyens, leurs mœurs , leur in-
dépendance avoient plus d'effet pour la renfor-
cer , que toutes ies diffencions n'en avoient
PourraiFoiblir. Un peu d'agitation donne Z
relTort aux âmes , & ce qui fait vraiment prof-
itérer i efpece eft moins la paix que la liberté.
#) ( 214 )( #
CHAPITRE X.
Z)e Vabus du Gouvernement y &
de fa -pente à dégénérer»
QoMME la volonté particulière
agit fans ceflTe contre la volonté
générale , ainfi le gouvernement
fait un effort continuel contre la
Souveraineté. Plus cet effort aug-
mente 5 plus la conftitution s'al-
tère 5 & comme il n'y a point
ici d'autre volonté de corps qui
réfiftant à celle du Prince faffe
équilibre avec elle ^ il doit arri-
ver tôt ou tard que le Prince
opprime enfin le Souverain ôc
rompe le traité focial. C'eft4à le
vice inhérent & inévitable qui
dès la naiffance du corps politi-
quCj tend fans reirâche à le détrui-
re ^ de même que lavieillefie &
la mort détruifent enfin le corps
de l'homme.
I L Y A deux voies générales
par lefquelles un gouvernement
dégénère , fçavoir , quand il fc
reflerre ^ ou quand l'Etat fe
diiTout.
Le Gouvernement fe relTerre
quand il paffe du grand nombre
au petit 5 c'eft-à-dire ^ de la Dé-
mocratie à TAriftocratie , & de
l'Ariftocratie à la Royauté. C'eft-
là fon inclinaifon naturelle *. S'il
* La formation lente & le progrès de la Ré-
publique de Venife dans t'es lagunes , offre un
exemple notable de cette fuccefïïon ; & il ell
bien étonnant que depuis plus de douze cens
ans les Vénitiens iemb'ent n'en être encore qu'au
fécond terme , lequel commença au Serrar di
Coîifigtîoen 1198. Quant aux anciens Ducs
qu'on leur reproche ;, quoi qu'en puifîe dire le
Squîtinio délia liberté Veneta , il eft prouvé
qu'ils n'ont point été leurs Souverains.
On ne manquera pas de m'ebjeéler la Répu-
blique Romaine qui fuivic , dira- 1- on, ua
^)( 2I6 )( #
rétrogradoit du petit nombre ait
grand , on pourroît dire qu'il fe
progrés tout contraire, pafTant de la Monarchie
à TAriftocracie , & de PAriftocratieà la Démo-
cratie. Je luis bien éloigné d'en penfcr ainfi.
Le premier établi{îèment de Romulus fut un
Gouvernement mixte qui dégénéra prompte-
menten Defpodfme. Par descaufes particulières
TEzàZ périt avant le temps , comme on voit
mourir un nouveau - né avant d'avoir atteint
VsLge d'homme. L'expulllon des Tarqums fut
la véritable époque delanaifTance de la Répu-
blique. Mais elle ne prit pas d'abord une forme
confiante , parce qu'on ne fit que la inoitié de
l'ouvrage en n'aboliiïant pas le patriciat. Car
de cette manière l'Ariftocracie héréditaire , qui
eft la pire desadminiftracions légitimes , reftaa^
en confiit avec la Démocratie , la forme diî
Gouvernement t oujours incertaine & Eotante
ne fut fixée, comme Ta prouvé Machiavel, qu'à
l'établilTement des Tribuns i alors feulem.enc
il y eut un vrai Gouvernement & une véritable
Démocratie: en effet le peuple alors n'écoit pas
feulement Souverain mais aufîi magiftrat Sz ju-
ge; le Sénat n'étoit qu'un tribunal en fous-or-
dre pour tempérer ou concentrer le Gouverne»
ment, & les Coniuls eux-mêmes, bien que
Patriciens , bien ^ue premiers Magiftrats , biea
relâche , mais ce progrès invcrfe
eft impoflîble.
En effet , jamais le gouver-
nement ne change de forme que
quand fon reffort ufé le laifTe
que Généraux abfolus à la guerre, n'écoient k
Rome que les Préfidents du peuple.
Dés lors on vie auffi le Gouvernement pren-
dre la pente naturelle & tendre fortement 9
1 Ariftocratie. Le Patriciat s'abolifTant comme
de lui-même, l'Ariftocratie n'étoit plus dans le
corps des Patriciens comme elle eft à VenifeSc
à Gènes , mais dans le corps du Sénat compofé
de Patriciens & de Plébéiens , même dans le
corps des Tribuns quand ils commencèrent d'u-
furper une puifTance adtive : [ car les mots ne
font rien aux chofes], & quand le peuple a des
chefs qui gouvernent pour lui , quelque nom
que portent ces chefs , c'eft toujours une Arif-
tocratie.
De Tabus de l'Ariftocratie naquirent les
guerres civiles & le Triumvirat. Sylla, Jules.
Cefar , Augufte devinrent dans le fait de véri-
fables Mc^narques , & enfin fous le Defpocifme
de Tibère TBtatfut dilfouf. L'Hiftoire Romai-
. ne ne dément donc pas mon principe : eile Id-
confirme» ^
T
# )( 2i8 )( #
trop affoibli pour pouvoir confer-
ver la fienne. Or , s'il fe relachoit
encore en s'étendant , fa force
deviendroit tout-à-fait nulle, ôc il
fubfifteroit encore moins. 11 faut
donc remonter & ferrer le reflbrt
à mefure qu'il cède , autrement
l'Etat qu'il foutient , tomberoit
en ruine.
Le cas de la difTolution de l'Etat
peut arriver de deux manières.
Premièrement quand le
Prince n'adminiftre plus l'Etat
félon les loix & qu'il ufurpe le
pouvoir fouverain. Alors 5 il fe
fait un changement remarqua-
ble ; c'eft que 5 non pas le Gou-
vernement 5 mais l'Etat fe reffer-
re ; je veux dire que le grand
Etat fe diflbut y ôc qu'il s'en for-
,me un autre dans celui-là , com-
pofé feulement des membres du
Gouvernement j & qui n'eft plus
rien au refte du peuple que fon
maître & fon tyran. De forte
qu'à Tinftant que le Gouverne-
ment ufurpe la Souveraineté ^ le
pade focial eft rompu ^ & tous
les {impies Citoyens y rentrés de
droit dans leur liberté naturelle y
font forcés^ mais non pas obligés
d'obéir.
L E M E M E cas arrive auffî
quand les membres du Gouver-
nement ufurpent féparément le
pouvoir qu'ils ne doivent exercer
qu'en corps ; ce qui n'eft pas une
moindre infraâdon des loix , &
produit encore un plus grand dé-
tordre. Alors 5 on a , pour ainlî
dire , autant de Princes que de
Magiftrats, & PEtat^ non moins
divifé que le Gouvernement ,
périt ou change de forme.
^ Quand l'Etat fe diflbut^
Tabus du Gouvernement y quel
T2
^ )( 220 )( =^
qu'il foit5prendle nom commun
di Anarchie. En diftinguant , la
Démocratie dégénère en Ochlo^
cratie , TAriftocratie en Olygar^
ckie; j'ajoûterois que la Royauté
dégénère en Tyrannie ; mais ce
dernier mot eft équivoque ôc de-
mande explication.
D A N s le fens vulgaire un Ty-
ran eft un Roi qui gouverne avec
violeace & fans égard à la juftice
& aux loix. Dans le fens précis
un Tyran eft un particulier qui
s'arroge l'autorité royale fans y
avoir droit. Ceft ainiî que les
Grecs entendoient ce mot de
Tyran : ils le donnoient indiffé-
remment aux bons & aux mau-
vais Princes dont l'autorité n'é-
toit pas légitime *. Ainfi, Tyran
* Omnes enim ^ hahentur isr dicuntur Tyran-*
ut qui potejîate utuntur perpétua , in eâ civitatc
qua libmstf ufa efi, Çorn. Nep. in Miltiad,
# )( "I )(#
& ufurpateur font deux mots
parfaitement fynonimes.
Pour donner différents noms
à différentes chofes 5 j'appelle
Tyran l'ufurpateur de l'autorité
royale 5 & De/pote l'ufurpateur
du pouvoir Souverain. Le Tyran
eft celui qui S'ingére contre les
loix à gouverner félon les loix ;
le Defpote eft celui qui fe met
au-deffus des loix mêmes. Ainfi ,
le Tyran peut n'être pas Defpo-
te ; mais le Defpote eft toujours
Tyran.
Il eft vrai qu'A riftote Mor. Nicom.lu VUh r. lo
diftingae le Tyran du Roi , en ce que le pre-
mier gouverne pour fa propre utilité & le
fécond feulement pour l'utilité de fes fujets ;
mais outre que généralement tous les Auteurs
Grecs ont pris le mot Tyran dans un autre fcns,
comme il paroit fur- tout par le Hieron de Xe-
no phon , il s'enfuivroit de la dillindlion d' Ari-
ftore que depuis le commencement du monde
il n'auroit pas encore exifté un feul Roi.
73
:^ )( 222 )( #
CHAPITR E XI.
De la mort du corps politique.
^ELLE eff la peîite naturelle &
inévirable des Gouvernements les
iTiieux conititués. Si Sparte Se
Rome ont péri , quel État peut
efpérer de durer toujours î Si
nous voulons former un établifle-
ment durable, ne longeons donc
point à le rendre éternel. Pour
réuffir il ne faut pas tenter l'im-
poilîble 5 ni fe iflatter de donner
à l'ouvrage des hommes une fo-
lidité que les choies humaines ne
comportent pas.
Le CORPS politique, auffibiesi
que le corps de Thomme , com-
mence à mourir dès fa naiffance
ôc porte en lui-même les caufes
de fa deflrudion. Mais l'un &
# )( 223 )( #
l'autre peut avoir une conftitu-
tioii plus ou moins robulte & pro-
pre à le conferver plus ou moins
long-temps. La conftitution de
l'homme eft l'ouvrage de la na-
ture 5 celle de l'Etat eft l'ouvra-
ge de l'art. 11 ne dépend pas des
hommes de prolonger leur vie ^ il
dépend d'eux de prolonger celle
de l'Etat auffi loin qu'il eft poffi-
ble 5 en lui donnant la meilleure
conftitution qu'il puiffe avoir. Le
mieux conftitué finira ^ mais plus
tard qu'un autre, fi nul accident
imprévu n'amené fa perte avant
le temps.
Le principe de la vie politi-
que eft dans l'autorité fouveraine.
Lapuiflancelégiflative eft le cœur
de l'Etat , la puiflance executive
en eft le cerveau , qui donne le
mouvement à toutes les parties.
Le cerveau peut tomber en para-
. T4
)( 224 )( #
lyfîe ôc Findividu vivre encore>-
Un homme refleimbécille & vit :
mais fi-tôt que le cœur a ceffé fes
fonftions , Tanimal eft mort»
Ce n'est point par les loix que
l'Etat fubfifte y. c'eft par le pou-
voir légiflatif. La loi d'hier n'o-
blige pas aujourd'hui , mais le
confentement tacite eft préfumé
du jfilence > & le Souverain eft
cenfé confirmer inceflamment les
loix qu'il n'abroge pas , pouvant
le faire. Tout ce qu'il a déclaré
vouloir une fois , il le veut tou-
jours 5 à moins qu'il ne le révoque-
Pourquoi donc porte-t-on
tant de refpeft aux anciennes
loix ? C'eft pour cela même. On
doit croire qu'il n'y a que l'excel-
lence des volontés antiques qui
les ait pu conferver fi long-temps ;
il le Souverain ne les eût reconnu
conftamment falutaires 3 il le^
# )( 225 )( #
eût mille fois révoquées. Voilà
pourquoi , loin de s'afFoiblir ^ les
loix acquièrent fans ceflTe une for-
ce nouvelle dans tout Etat bien
conftitué ; le préjugé de l'anti-
quité les rend chaque jour plus
vénérables ^ au lieu que par tout
où les loix s'affoibliffent en vieil-
liffant 5 cela prouve qu'ail n'y a
plus de pouvoir légiflatif ^ & que
l'Etat ne vit plus.
CHAPITRE XII.
Comment fe inaintlerit V autorité
fouveraine.
Le Souverain n'ayant d'autre
force que la puiffance légiflative y
n'agit que par des loix y & les loix
n'étant que des aûes authen-
tiques de la volonté générale , le
Souverain ne fçauroit agir que
quand le peuple eft aflembîé Le
peuple airembléjdira-t-onl quelle
chimère î C'eft une chimère au-
jourd'hui^ mais ce n'en étoit pas
une il y a deux mille ans : les hom-
mes ont-ils changé de nature ?
Les bornes du pofilble dans les
chofes morales , font moins étroi-
tes que nous ne penfons : ce font
nos foibleffes , nos vices , nos pré-
juges qui les rétréciffent. Les
âmes baffes ne croient point aux
grands hommes : de vils efclaves
fourient d'un air moqueur à ce
mot de liberté.
Papv ce qui s'eftfait, confide-
rons ce qui fe peut faire ; je ne
parlerai pas -des anciennes Ré-
pubHqués de la Grèce y mais la
Répubhque Romaine étoit , ce
me femble , un grand Etat , ôc
la ville de Rome une grande Vil-
le. Le dernier Cens, donna dans
# )( "7 )( #
Rome quatre cents mille Cito-
yens portant armes , & le der-
nier dénombrement de l'Empire
plus de quatre millions de Cito-
yens 5 fans compter les fujets j
les étrangers , les femmes , les en-
fants 5 les efclaves.
Q.uelle difficulté n'imagineroit-
on pas d'aflembler fréquemment
le peuple immenfe de cette Capi-
tale & de les environs ? Cepen-
dant il le paîlbit peu de femai-
nés que le Peuple Romain ne fût
aflernblé , & même plufieurs fois.
Non - feulement il éxerçoit les
droits de la fouveraineté ^ mais
une partie de ceux du Gouverne-
ment. 11 traitoit certaines afïai-
res 5 il jugeoit certaines caufes ^
& tout ce peuple étoit fur la pla-
ce publique y prefqu'auffi fouvent
Magiftrat que Citoyen.
En remontant aux premiers
# ) ( ^28 ') ( #
temps des Nations , on trouve-
roit que la plupart des anciens
Gouvernements , même monar-
chiques ^ tels que ceux des Macé-
doniens & des Francs, avoient de
femblables Confeils. Quoi qu'il en
foit j ce feul fait inconteftable ,
répond à toutes les difficultés :
De Texiflant au poffible la conié-
quence me paroit bonne.
CHAPITRE XIII.
Suite»
Jl ne fuffit pas que le peuple af-
femblé ait une fois Mxé la confti-
tution de l'Etat , en donnant la
fanftion à un corps de loix : il ne
fuffit pas qu'il ait établi un gou-
vernement perpétuel ou qu'il ait
pourvu une fois pour toutes à l'è-
leûion des Magiftrats. Outre lea
Aflemblées extraordinaires que
des cas imprévus peuvent exiger
il faut qu'il y en ait de fixes & de
périodiques que rien ne puifle abo-
lir ni proroger , tellement qu'au
jour marqué le peuple ioit légiti-
mement convoqué par la loi^ fans
qu'il foit befoin pour cela d'aucu-
ne autre convocation formelle.
Mais hors de ces aflemblées ju-
ridiques par leur feule date^ toute
aflemblée du peuple qui n'aura
pas été convoquée par les Magif-
trats prépofés à cet effet , & félon
les formes prefcrites y doit être
tenue pour illégitime y & tout ce
qui s'y fait pour nul ; parce que
l'ordre même de s'aflembler doit
émaner de la loi.
Q,u A N T aux retours plus ou
moins fréquents des aflemblées
légitimes y ils dépendent de tant
de confidérations qu'on ne fçau^
# )( ^30 )( # ^
toit donner là - delTus de réglés
précifes. Seulement on peut dire
en général que plus le Gouverne-^
ment a de force , plus le Souve-
rain doit fe montrer fréquem-
ment.
Ceci, me dira-t-on , peut être
bon pour une feule Ville ^ mais
que faire quand l'État en com-
prend plufieurs ? Partagera-t-on
l'autorité fouveraine , ou bien
doit- on la concentrer dans une
feule Ville 5 Se afiujettir tout le
refte?
" Jb réponds qu'on ne doit faire
^ni l'un ni Tautre., Premièrement
l'autorité fouveraine eft fimple &
j. _
wne 5 ôc l'on ne peut la divifer
fans la. détruire. En fécond lieu ,
une Ville , non plus qu'une na-
tion 5 ne peut être légitimement
fujette d^me autre 5 parce que
reflence. du corps politique eft
ê=)( ^?i )(#
âans l'accord de robéiffance & de
la liberté , & que ces mots de Su-^
jet & de Souverain ^ font des co^
relations identiques dont l'idée fe
réunit fous le foui mot de citoyen.
Je reponds encore que c'eft
toujours un mal d'unir plufieurs
Villes en une foule Cité ^ ôc que
voulant faire cette union ,^ l'on
ne doit pas fo flatter d'en éviter
les inconvénients naturels. 11 ne
faut point objefter l'abus des
•grands Etats à celui qui n'en veut
que de petits : mais comment
donner aux petits États affez de
force pour réfifter aux grands ?
Comme jadis les Villes Grecques
réfilterent au grand Roi j 6c com-
me plus récemment la Hollande
&,la Suifle ont réfifté à la Mai-
fvn d'Autriche.
Toutefois fi Ton ne peut ré-
duire l'Etat à de juftes bornes j
iî refte encore une reflburce ; c'eft
de n'y point fouflfrir de Capitale ^
de faire fîéger le Gouvernement
alternativement dans chaque Vil-
le ^ & d'Y raflembler auffi tour-à-
tour les États du Pays.
Peuplez également le territoi-
re 5 étendez-y par-tout les mê-
mes droits y portez - y par-tout
l'abondance &c la vie ^ c'eft ainfi
que4'État deviendra tout à la fois
le plus fort & le mieux gouverné
qu'il foit poflîble. Souvenez-vous
que les murs des Villes ne le for-
ment que du débris des maifons
des champs. A chaque Palais que
je vois élever dans la Capitale , je
crois voir mettre en maiure tout
un Pays.
CHAPITRE
CHAPITRE XIV.
Suite.
A l'instant que le peuple eft
légitimement affemblé en Corps
Souverain , toute Jurifdiftion du
Gouvernement cefle , la puiiTance
executive eftfufpendue, & laper-
fonne du dernier Citoyen eft auffi
facrée & inviolable que celle du
premier Magiftrat , parce qu'^oii
fe trouve le Repréfenté y il n'y a
plus befoin de Repréfentant. La
plupart des tumultes qui s'élève-
rent à Rome dans les comices 3
vinrent d'avoir ignoré ou négligé
cette règle. Les Confuls alors
n'étoient que les Préfidents du
Peuple 5 les Tribuns de iîmples
Orateurs * ^ le Sénat n'étoit riea
du tout.
* A-pcu près félon, le feus qu'on donne à c&
V
Ces intervalles de fufpenfioii
où le Prince reconnoît ou doit
reconhoître un fupérieur actuel y
lui ont toujours été redoutables y
& ces affemblées du peuple y qui
font régide du corps politique
de le frein du Gouvernement y
ont été de tous temps Thorreur
des chefs : auffi n'épargnent-ils
jamais ni foins , ni objeftions y
ni difficultés , ni promeiles , pour
en rebuter les Citoyens. Qiiand
ceux r ci font avares y lâches y.
pufillanimes , plus amoureux du
repos que de la hberté y ils ne
tiennent pas long-temps contre
les efforts redoublés du Gouver-
nement y c'eft'ainfi que la force
réfiilante augmentant fans cefie*
nom dans le Parlement d'Angleterre. La ref-
femblance de ces emplois eût mis en conflit les
ConLulsêcles Tribuns, quand même tout©
juritdùSlioa eut été iuCpeadue.
rautorité fouveraine s'évanouit
à la fin 5 & que la plupart des
Cités tombent & périflent avant
le temps.
Mais entre l'autorité fouve^
raine & le Gouvernement arbi-
traire 5 il s'introduit quelquefois
un pouvoir moyen dont il faut
parler.
CHAPITRE XV.
2)^^ Députes ou Reprefèntants
Si-tôt que le fervice public
ceiïe d'être la principale affaire
des Citoyens ^ & qu'ils aiment
mieux fervir de leur bourfe que
de leur perfonne ^ l'Etat eft déjà
près de fa ruine. Faut-il marcher
au combat ? ils payent des trou-
pes & reftent chez eux ; faut-il
alkr au Confeil ï ils nomment
•
1
-^ )( 256 )( #
des Dépurés & reftent chez eux.
A force de pareiïe 6c d'argent ïh
ont enfin des foldats pour afler-
vir H patrie & des reprélentants
pour la vendre.
C'est le tracas du commerce
& des art.s^ c'eft l'avide intérêt
du gain^c'eft la mollefie &. l'amour
des corrunodités , qui changent
les fervices perfonnels en argent.
On cède une partie de fon pro-
fit pour l'augmenter à fon aife»
Donnez de l'argent , 6c bien-tôt
vous aurez des fers. Ce mot de
finance eft un mot d'efclave ^ il eft
inconnu dans la Cité. Dans un
Etat vraiment hbre les Citoyens
font tout avec leurs bras 6c rien
avec de l'argent : loin de payer
pour s'exempter de leurs devoirs^
ils payeroient pour les remplir
eux-mêmes. Je fuis bien loin des
idées communes j je crois les cor-»
# )C ^37 )( #
vées moins contraires à la liberté
que les taxes.
Mieux l'Etat eft conftitué ^
plus les affaires publiques rem-
portent fur les privées dans VcC-
prit des Citoyens. Il y a même
beaucoup moins d' affaire privées^
parce que la fomme du bonheur
comm,un fourniffant une portion,
plus confidérable à celui de cha-
que individu , il lui en refte
moins à chercher dans les foins
particuliers. Dans une Cité bien
conduite chacun vole aux aifem--
blées j fous un mauvais Gouver-
nement nul n'aime à faire un pas
pour s'y rendre ; parce que nul
ne prend intérêt à ce qui s'y fait^
qu'on prévoit que la volonté
générale n'y dominera pas , &
qu'enfin les foins domeftiques
abforbent tout. Les bonnes îoix
€n font faire de meilleures 3 les
• «
itiaiivaifes en amènent de pires.
Si-tôt que quelqu'un dit des af-
faires de l'Etat 5 que rn importe?
on doit compter que l'Etat eft
perdu.
L'attiedissement de l'amour
de la patrie , Taftivité de l'inté-
rêt privé 5 l'immenfîté des Etats,
les conquêtes , l'abus du Gouver-
nement ont fait imaginer la voie
des Députés ou Repréientants du
peuple dans les affemblées de la
Nation. C'eft ce qu'en certains
pays on ofe appeller le Tiers-
Etat. Ainiî 5 l'intérêt particulier
de deux ordres eft mis au pre-
mier 5c au fécond rang 5 l'intérêt
public n'eft qu'au troifieme.
La Souveraineté ne peut être
repréfentée 5 par la même railon
qu'elle ne peut être aliénée , elle
confifte ellentiellemcnt dans la
volonté générale ^ & la volontà
#)( ^39 )(#
ne fe reprélente point : elle efl: la
même , ou elle ell autre ; il n'y a
point de milieu. Les députés du
peuple ne font donc ni ne peu-
vent être fes Repréfentants ^ ils
ne font que fes Commiffaires ;
ils ne peuvent rien conclure dé-
finitivement. Toute loi que le
peuple en perfonne n'a pas rati-
fiée eft nulle ; ce n'eft point une
loi. Le peuple Anglois penfe être
libres il fe trompe fort ^ il ne
Teft que durant l'Éleéiion des
Membres du Parlement ; fi -tôt
qu'ils font élus , il eft efclave y
il n'eft rien. Dans les courts
moments de fa liberté ^ l'ufage
qu'il en fait mérite bien qu'il la
perde.
L'i D É E des Repréfentants eft
moderne : elle nous vient du
Gouvernement féodal ;, de cet
inique & ablurde Gouvernemeat
I ê
# ) ( 240 ) ( =#
dans lequel Telpece humaine eft
dégradée , Se où le nom d'hom-
me eft en deshonneur. Dans les
anciennes Républiques^ ôcmême
dans les Monarchies y jamais le
peuple n'eut de Repréfentants ^
on ne connoiflbit pas ce mot-là.
Il eft très-fingulier qu'à Rome où
les Tribuns étoient fi facrés on
n'ait pas même imaginé qu'ils
puflent ufurper les fondions du
peuple ; & qu'au milieu d'une li
grande multitude y ils n'aient ja-
mais tenté de pafter de leur chef
un feul Plébifcite. Qii'on juge
cependant l'embarras que caulcit
quelquefois la foule y par ce qui
arriva du temps des Gracques •
où une partie des Citoyens don-
noit fon fufrrage de delTus les
toits.
Ou le droit ôc la liberté font
toutes chofes ^ les inconvénients
# )( 241 ) ( _
ne font rien. Chez ce fage peu*,
pie tout étoit mis à fa jufte me-
fure : il laiflbit faire à fes Liéleurs
ce que ces Tribuns n'eufTent ofé
fair€ 5 il ne craignoit pas que fes
Lideurs voulurent le repréfenter.
Pour expliquer cependant
comment les Tribuns le repréfen^
toient quelquefois , il fuiEt de
concevoir comment le Gouver-
nement repréfente le Souverain.
La Loi n'étant que la déclara-
tion de la volonté générale^ il eft
clair que dans la puiflànce lé-
giflative le peuple ne peut être
repréfente ^ mais il peut & doit
i être dans la puifTance executi-
ve , qui n'eft que la force appli^
quée à la Loi. Ceci fait voir
qu'en examinant bien les chofes
on trouveroit que très - peu de
Nations ont des loix Qiioi qu'il
en foit , il eft fur que les Tribuns^
X
/
' # ) ( 242 ) ( #
n'ayant aucune partie du pou-
voir exécutif 5 ne purent jamais
repréfenter le Peuple Romain par
les droits de leurs charges , mais
feulement en ulurpant fur ceux
du Sénat.
Chez les Grecs tout ce que
le peuple avoit à faire il le faifoit
par lui-même ; il étoit fans cefle
afiembîé fur la place. 11 habitoit
un climat doux , il n'étoit point
avide 5 des efclaves faifoient fes
travaux , fa erande affaire étoit
fa liberté. N'ayant plus les mê-
mes avantages , comment con-
ferver les mêmes droits ? Vos
climats plus durs vous donnent
plus de belbins * ^ fix mois de
Fannée la place publique n'eft
* Adopter dans les pays froids le luxe & la
çioleiïe des Orientaux , c'eft vouloir le donner
leurs chaînes ^c'eft s'y ibumcrtre encore plus
néceffairemènt qu'eux.
^
# )( M3 )(#
pas tenable ^ vos langues fourdes
ne peuvent fe faire entendre en
plein air y vous donnes plus à
votre gain qu'à votre liberté ^ &c
voi\s craignez bien moins i'efcla-
vage que la milere.
Q.UOI ! la liberté ne f emain-
tient qu àTappui de la fervitude?
Peut-être les deux excès fe tou-
chent. Tout ce qui n'eft point
dans la nature , a fes' inconvé-
nients 5 & la fociété civile plus
que tout le refte. Il y a telles
pofi rions malheureufes où l'on ne
peut conferver fa liberté qu'aux
dépends d€ celle d'autrui y Se où
le citoyen ne peut être parfai-
tement libre ^ que l'efclave ne
loit extrêmement efclave. Telle
étoit la pofition de Sparte. Pour
vous 5 peuples modernes ^ vous
n'avez point d'efclaves , mais
vous l'êtes^ vous payez leur li-
X2
y»
^ # ) ( 244 ) ( #
berté de la vôtre. Vous avez
beau vanter cette préférence ;
j'y trouve plus de lâcheté que
d'humanité.
Je n'entends point par tout
cela qu'il faille avoir des efclaves
ni que le droit d'efclavage foit
légitime, puifque j'ai prouvé le
contraire. Je dis feulement les
raifons pourquoi les peuples mo-
dernes, qui fe croient libres, ont
des repréfentants , & pourquoi
les peuples anciens n'en avoient
pas. Quoi qu'il en foit , à l'inflant
qu'un peuple fe donne des repré-
fentants 5 il n'eft plus libre > il
n'eft plus.
Tout biea examiné , je ne
vois pas qu'il foit déformais pof-
fible au Souverain de conferver
parmi nous l'exercice de fes droits,
fi la Cité n^eft très-petite. Mais
fi elle eft très -petite elle fera
#: ) ( 245 ) ( #
fubjugiiée? Non. Je ferai voir
ci-après * comment on peut
réunir la puiffance extérieure d'un
grand Peuple avec la police aifée
& le bon ordre d'un petit Etat»
* C'eft c€ que je m'écois propoîé de faire
dans la fuite de cet ouvrage , îorfqu'en trai-
tant des relations excernes j'eniërois venu aux
confédérations : matière toute neuve Si où les
principes font encore à établir.
CHAPITRE XVI.
Q_ue Vinflitutioii du Gouverne^
ment n^ejl point un Contrat,
Le pouvoir légiflatif une
fois bien établi ^ il s'agit d'éta-
blir de même le pouvoir exécu-
tif; car ce dernier ^ qui n'opère
que par des ades particuliers,
n'étant pas de TefTence de l'autre ,
en eft naturellement féparé. S'il
étoit poffible que le Souverain ^
X3
[J
# ) ( M6 ) (^#
conlidéré comme tel , eût la puif-
l'ance executive , le droit ôc le
fait feroient tellement confondus
qu'on ne fçauroit plus ce qui eft
loi & ce qui ne i'ePt pas 3 & le ^
corps politiq\ie ainfi dénaturé
feroit bien-tôt en proie à la vio-
lence contre laquelle il fut in-
ilitué.
Les Citoyens étant tous
égaux par le Contrat Social y
ce que tous doivent faire tous
peuvent le prefcrire j au lieu que
, nul n'a droit d'exiger qu'un au-
tre faite ce qu'il ne fait pas lui-
même. Or c'eft proprement ce
droit 5 indifpenfable pour faire
vivre ôc mouvoir le corps politi-
que ^ que' le Souverain donne au
Prince en inilituant le Gouverne-
ment.
Plusieurs ont prétendu
q^ue l'aéle de cet établiflement
# ) (U47 ) ( #
étoit un contrat entre le Peu-
ple & les chefs qu'il fe donne ;
contrat par lequel on ftipuloit
entre les deux parties les condi-
tions fous lefquelies l'une s'obli-
geoit à commander & l'autre à
obéir. On conviendra , je rn'af-
fure j que voilà une étrange ma-
nière de ccntraâier ! Mais voyons
fi cette opinion eft foutenable.
P R E M î E R E M E N T 3 Tau-
torité fuprême ne peut pas plus
fe modifier que s'aliéner^ la li-
miter c'ellla détruire. 11 eflabiur-
de & contradiftoire que le Sou-
verain fe donne un fupérieur ;
s'obliger d'obéir à un maître c'eft
fe remettre en pleine liberté.
Déplus^ il eft évident que
ce contrat du peuple avec tel-
les ou telles peribnnes , feroit un
afte particulier. D'où il fuit que
ce contrat ne fçauroit être une loi
X4
1/
# ) ( 248 ) ( #
ni un adle de fouveraineté , & que
par conféquent ilferoit illégitime^
On voit encore que les
parties contraftantes feroient
entre elles fous la feule loi de na-
ture & fans aucun garant de leurs
engagemens réciproques y ce qui
répugne de toutes manières à
î'état civil : celui qui a la for-
ce en main étant toujours le maî-
tre de l'exécution , autant vau-
droit donner le nom de contrat
à l'afte d'un homme qui diroit à
un autre ; j. Je vous donne tout
55 mon bien à condition que vous
55 m'en rendrez ce qu'il vous plai-
35
ra.
(C
I L n'y a qu'un Contrat dans
l'État 5 c'eft celui de l'affociation ;
6c celui-là feul en exclud tout au-
tre. On ne fçauroit imaginer au-
cun Contrat public , qui ne fût
^ne violation du premier..
V
# ) ( M9 ) ( #
CHAPITRE XVIL
DeVinflïtutïoii du Gouvernement
Sous quelle idée faut - il donc
concevoir Tafte par lequel le Gou-
vernement eft inftitué ? Je remar-
querai d'abord que cet afte eft
complexe ou compofé de deux
autres^ fçavoir, l'établiffement de
la loi 5 ôc Texécution de la loi.
Par le premier , le Souverain
ftatue qu'il y aura un Corps de
Gouvernem.ent établi fous telle
ou telle forme ; 6c il eft clair que
cet afte eft une loi.
Par le fécond , le peuple nom-
me les chefs qui feront chargés du
Gouvernement étabh. Or cette
nomination étant un afte parti-
culier 5 n'eft pas une féconde loi ^
mais feulement une fuite de la
première &c une fonction du Gou-
vernement.
La difficulté eil d'entendre
comment on peut avoir un afte
de Gouvernement avant que le
Gouvernement exifte 5 de com-
ment le Peuple qui n'ell que Sou-
verain ou Sujet 5 peut devenir
Prince ou Magiftrat dans certai-
nes circonftances.
C'est encore ici que fe dé-
couvre une de ces étonnantes
propriétés du corps politique ^
par lefquelles il concilie des opé-
rations contradicloires en appa-
rence. Car celle-ci le fait par
une converfion lubite de la Sou-
veraineté en Démocratie , en forte
que 3 fans aucun changement
fenfible , & feulement par une
nouvelle relation de tous à tous^
les Citoyens devenus Magiflrats
paffent des ades généraux aux
V
aftes particuliers , & de la loi à
rexécution.
Ce changement de relation
n'eft point une fubtilité de fpé-
culation fans exemple dans la
pratique : il a lieu tous les jours
dans le Parlement d'Angleterre,
où la Chambrc-bafie en certaines
occafions le tourne en pjrand
Commité 5 pour mieux difcuter
les affaires , & devient ainfi fini-
pie commiffion , de Cour fou-
veraine qu'elle éroit Tinftant pré^
cèdent ; en telle forte qu'elle fe
fait enfuite rapport à elle-même
comme Chambre des Commu-
nes 5 de ce qu'elle vient de régler
en grand Commité 5 & délibère
de nouveau fous un titre , de
ce qu'elle a déjà réfolu fous un
autre.
Tel eft l'avantage propre au
Gouvernement démocratique^ de
pouvoir être établi dans le fai
par un fimple afte de la volonté
générale. Après quoi ce Gou-
vernement provifionnel refte en
polTeffion , fi telle eft la forme
adoptée ; on établit au nom du
Souverain le Gouvernement pref-
crit par la loi ^ Se tout fe trouve
ainfi dans la règle. Il n'eft pas
poffible d'inftituer le Gouverne-
ment d'aucune autre manière
légitime y & fans renoncer aux
principes ci-devant établis.
V
CHAPITRE XVIII.
Moyens de prévenir les ufurpa-
lions du Gouvernement.
De ces éclaircifiements il re-
faite en confirmation du chapi-
tre XVI ^ que l'aftequi inftitue
le Gouvernement ^ n'eft point
un contrat mais une loi ; que les
dépofitaires de la puifiTance exe-
cutive ne font point les maîtres
du peuple , mais fes officiers ; qu'il
peut les établir & les deftituer
quand il lui plait , qu'il n'eft point
queftion pour eux de contrafter
mais d'obéir ^ & qu'en fe char-
géant des^ fondions que l'Etat
leur imipofe , ils ne font que rem-
plir leur devoir de citoyens ^ fans
avoir en aucune forte le droit de
difputer fur les conditions.
# )( ^54 )(#
Quand donc il arrive que le
peuple inftitue un Gouvernement
héréditaire y foit monarchique
dans une famille , foit ariflocra-
tique dans un ordre de citoyens ,
ce n'eft point un engagement
qu'il prend ; c'eft une forme pro-
vifionnelle qu'il donne à l'admi-
niftratîon , jufqu'à ce qu'il lui
plaiie d'en ordonner autrement.
Il est vrai que ces change-
ments font toujours dangereux ^
oc qu'il ne faut jamais toucher au
, Gouvernement établi que lorfqu'il
devient incom.patible avec le bien
public ; mais cette circonfpeclion
eft une maxime de pohtique Se
non pas une. règle de droite &
l'Etat n''eil pas plus tenu de laifier
l'autorité civile à fes Chefs 5 que
l'autorité militaire à les Géné-
raux.
Il est vrai encore qu'on ne
\
#)( 255 )( #
fçauroit en pareil cas obferver
avec trop de loin toutes les for-
malités requiies pour diftinguer
im adte régulier & légitime d"un
tumulte féditieux , &la volonté
de tout un peuple des clameurs
d'une faftion. C'eft ici fur-tout
qu'il ne faut donner au cas odieux
que ce qu'on ne peut lui refuler
dans toute la rigueur du droit ,
& c'eil auffi de cette obligation
que le Prince tire un grand avan-
tage pour conferver fa puiffance
malgré le peuple 5 lans qu'on
puilFe dire qu'il Tait ulurpée. Car
en paroilTant n'ufer que de fes
droits^ il lui eft fort aifé de les
étendre , & d'empêcher , fous le
prétexte du repos public , les
affemblées deftinées à rétablir le
bon ordre ^ de forte qu'il fe pré-
vaut d'un filence qu'il empêche
de rompre 3 ou de? irrégularités
# )( ^56 )(#
qu'il fait commettre 5 pour fup-
pofer en fa faveur l'aveu de ceux
que la crainte fait taire, & pour
punir ceux qui ofent parler. C^efl:
ainfi que les Décemvirs ^ ayant
été d'abord élus pour un an 5
puis continués pour une autre
année ^ tentèrent de retenir à
perpétuité leur pouvoir y en ne
permettant plus aux Comices de
s'aflembler ^ & c'eft par ce facile
moyen que tous les Gouverne-
ments du mxonde ^ une fois re-
vêtus de la force publique , ufur-
pent tôt ou tard l'autorité fou-
veraine.
Les affemblées périodiques 5
dont j'ai parlé ci-devant , font
propres à prévenir ou différer ce
malheur y fur-tout quand ^lles
n'ont pas befoin de convocation
formelle : car alors le Prince ne
fçauroit les empêcher fans fe dé-
clara
#)( ^57 )(#
clarer ouvertement infrafteur des:
loix & ennemi de l'Etat.
L'^ou VERTU RE de ces affem-
blées qui n'ont pour objet que
le maintien du traité fccial^ doit
toujours fe faire par deux pro-
pofitions qu'on ne puifle jamais
fupprimer ^ & qui partent fépa-
rément par les fuiFrages.
La PREMIERE ^ S'il plaît aw
Souverain de conjerver la vre--
fente forme. de Gouvernement,
La SECONDE 5 S'il fiait an
Peuple d'en laijjer Vadminijîra-
tion à ceux qui en font acïueU
lement chargés.
Je suppose ici ce que je crois.
avoir démontré ^ fçavoir qu'ail
n'y a dans l'Etat aucune loi
fondamentale qui ne fe puiiTe
révoquer ^ non pas même le pafte
focial 5 car fi tous les Citoyens,
s'aflembloient pour rompre ca-
pafte d'un commun accordéon
ne peut douter qu'il ne fût très-
légitimement rompu. Grotius
penfe même que chacun peut
renoncer à l'Etat dont il eft mem-
bre 5 Se reprendre fa liberté na-
turelle ôc fes biens en fortant dit
pays '^. Or il feroit abfurde que
tous les Citoyens réunii-iie puf-
fent pas ce que peut féparément
chacun d'eux.
* Bien encendu qu'on ne quitte pas pour
éluder fou devoir & le dirpenfer de l'ervir la
patrie au moment qu'elle a beibin de nous. L:k
fuite alors feroit criminelle & puniffable i ce
ne feroit plus retraite , mais défertion.
Fin du Livre troijlemc.
PRINCIPES
JDW .jd>jr.o:i[:t
POLITIQUE.
Livre Quatrième.
xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx
CHAPITRE I.
Que la volonté générale ejl in*
dejiruclihle,
X^NT que plufieurs hommes
réunis fe confidérent comme un
feul corps^5 ils n'ont qu'une feule
volonté 5 qui fe rapporte à la
commune confervation ^ 6c au
bien être général. Alors tous lès
refforts de l'Etat font vigoureux
# )( 26o )( #
& fimples 5 fes maximes font clai-
res & lumineules 5 il n'a point
d'intérêts embrouillés , contra-
diftoires 5 le bien commun le
montre par-tout avec évidence ,,
6c ne demande que du bon fens
pour être apperçu. La paix, l'u-
nion 5 l'égalité lont ennemies des
lubtilités politiques. Les hommes
droits & fimples font difficiles à
tromper à caufe de leur fimpli-
cité 5 les leurres, les prétextes ra-
finés ne leur en impoient point ;
ils ne font pas même affez fins
pour être dupes. Qiiand on voit
chez le plus heureux peuple du
monde des troupes de payfans
régler les affaires de l'Etat fous
un chêne , & fe conduire toujours
iagementj peut -on s'empêcher
de méprifer les rafinements des
autres nations , qui fe rendent il-
luftres & miférables avec taat.
d'art & de myfteres l
# )( 26l )( ;^
Un Etat ainfi gouverné a be-
foin de très-peu de Loix ^ & à
mefure qu^il devient néceflaire
d'en promulguer de nouvelles ,
cette néceffité fe voit univerfelle-
ment. Le premier qui les propofe
ne fait que dire ce que tous ont
déjà fenti ^ & il n'eft queftion ni
de brigues ni d'éloquence pour
faire pafler en loi ce que chacun
a déjà réfolu de faire ^ fi-tôt qu'il
fera fur que les autres le feront
comme lui.
Ce qui trompe les raifonneurs
c'eft que ne voyant que des
Etats mal conftitués dès leur ori-
gine 3 ils font frappés de l'im-
pofïîbilité d'y maintenir une fem-
blable police. Ils rient d'imagi-^
ner toutes les fottifes qu'un fouc-
be adroit ^ un parkur infinuant
pourroit perfuader au peuple de,
Paris ou de Londres. Us ne fça-
# )( 262 )( #
vent pas que Crom^^'el eût été
mis aux fonnettes par le peuple
de Berne , &c le Duc de Beaufort
à la diicipline par les Genevois.
Mais ^ quand le nœud focial
commence à fe relâcher &c l'Etat
à s'afFoiblir ; quand les intérêts
particuliers commencent à fe fai-
re fentir & les petites fociétés à
influer fur la grande , Tintérêt
commun s'altère & trouve des
oppofants 5 l'unanimité ne règne
plus dans les voix , la volonté
générale n'eft plus la volonté de
tous j il s'élève des contradiûions ^
des débats , & le meilleur avis ne
paffe point fans diiputes.
E N F I ^;1 5 quand l'Etat près de
ia ruine ne fubfifte plus que par
une forme illufoire & vame , que
le lien focial eft rompu dans tous
les cœurs , que le plus vil intérêt
fe pare effrontément du nom fa-
#)( 263 )( #
cré du bien public ; alors la vo-
lonté générale devient muette y
tous guidés par des motifs fecrets
n'opinent pas plus comme Ci-
toyens que fi l'Etat n'eût jamais
exifté 5 6c l'on fait pafler faufle-
ment fous le nom de Loix , des
décrets iniques qui n'ont pour
but que l'intérêt particulier.
S'e N s u I T-i L de-là que la vo-
lonté générale foit anéantie ou
corrompue ? Non , elle eft tou-
jours confiante y inaltérable &
pure ; mais elle eft lubordonnée
à d'autres qui l'emportent fur
elle. Chacun , détachant fon in-
térêt de l'intérêt commun y voit
bien qu'il ne peut l'en féparer
tout-à-fait 5 mais fa part du mal
public ne lui paroît rien y auprès
du bien exclufif qu'il prétend
s'approprier. Ce bien particulier
excepté ^ il veut le bien général
?
i
# ) ( 2^4 )( #
pour fon propre intérêt tout auffi
fortement qu'aucun autre. Même
en vendant fon fuftrage à prix
d'argent , il n'éteint pas en lui la
volonté générale , il l'élude. La
faute qu'il commet eft de chan--
ger l'état de la queftion Se de
répondre autre chofe que ce
qu'on lui demande : en forte
qu'au lieu de dire par fon fuffra-
ge 5 il ejl avantageux à VEtat >-
il dit 3 // ejl avantageux a tel
homme ou à tel -parti que tel ou
tel avis jpajje, Ainfi ^ la loi de
l'ordre public dans les affemblées
n'eft pas tant d'y m.aintenir la^
volonté générale , que de faire
qu'elle fait toujours interrogée
& qu'elle réponde toujours.
J'aurois ici bien des réflexions
à faire fur le iimple droit de
voter dans tout afte de fouve-
raineté 3 droit que rien ne peut
#)( ^^5 )( #
ôter aux Citoyens ; & fur celui
d'opiner ^ de propofer 5 de divi-
fer ^ de difcuter y que le Gouver-
nement a toujours grand foin de
ne laiffer qu'à fes membres , mais
cette importante matière de-
manderoit un traité à part 5 & je
ne puis tout dire dans celui-ci.
CHAPITRE II.
Des Suffrages.
O N voit par le chapitre précé-
dent que la manière dont fe trai-
tent les aifaires générales peut
donner un indice affez fur de
l'état aftuel des mœurs , & de la
fanté du corps politique. Plus le
concert règne dans les aflem-
blées , c'eft-à-dire , plus les avis
approchent de l'unanimité , plus
auffi la volonté générale eft do-
Z
}
:'< < ■(
îiiinante ; mais les longs débats ,
les diiTentions , le tumulte , an-
noncent l'afcendant des inté-
rêts particuliers & le déclin de
l'Etat.
Ceci paroît moins évident
quand deux ou plufieurs ordres
entrent dans la conftitution y
comme à Rome les Patriciens
6c les Plébéiens ^ dont les que-
relles troublèrent fouvent les co-
miceSj, même dans les plus beaux
temps de la République ', mais
cette exception eft plus appa-
rente que réelle , car alors par le
vice inhérent au corps politique
on a 3 pour ainfi dire^ deux Etats
en un , ce qui n'eft pas vrai des
deux enfemble^eft vrai de chxacun
leparément. Et en effet ^ dans les
temps même les plus orageux^ les
piébilcites du peuple , quand le
Sénat ne s'en mêloit pas, paiioient
^ # ) ( 2^7 ) ( #
toujours tranquillement & à la
grande pluralité des fuffrages.
Les Citoyens n'ayant qu'un in-
térêt 3 le peuple n'avoit qu'une
volonté.
A l'a u T R E extrémité du
cercle, l'unanimité revient. C'eft
quand les Citoyens, tombés dans
la fervitude, n'ont plus ni liberté
ni volonté. Alors, la crainte & la
flatterie changent en acclama-
tions les fuffrages ^ on ne délibère
plus 5 on adore ou l'on maudit.
Telle étoit la vile manière d'opi-
ner du Sénat, fous les Empereurs.
Qiielquefois cela fe faifoit avec
des précautions ridicules. Tacite
oblerve que fous Othon les Séna-
teurs accablant Viteilius d'exé-
crations , affedoient de faire en
même temps un bruit épouvan-
table , afin que , fi par hafard il
devenoit le maître , il ne pût
j h^ \-k.
# )( 268 )(=^
fçavoir ce que chacun d'eux
avoit dit.
De ces diverfes confidérations
naiflent les maximes fur lef-
quelles on doit régler la manière
de compter les voix ôc de compa-
rer les avis ^ félon que la volonté
générale eft plus ou moins facile
à connoitre y ôc l'Etat plus ou
moins déclinant.
Il n'y a qu'une feule loi qui
par fa nature exige un confente-
ment unanime. C'eft le pacte fo-
cial : car i'afibciation civile eft
l'acte du monde le plus volon-
taire 5 tout homme étant né li-
bre ôi maître de lui-même , nul
ne peut ^ fous quelque prétexte
que ce puifie être , l'alïïijettir
fans fon aveu. Décider que le
fils d'une efclave naît efclave ,
c'eft décider qu'il ne naît pas
homme.
#)( ^69)( #
S I D o N c lors du pade focial
il s'ytrouve des oppofants^ leur
oppofition n'invalide pas le con-
trat 5 elle empêche feulements
qu'ils n'y foient compris ; ce font
des étrangers parmi les Citoyens.
Qiiand l'Etat eft inftitué , lecon-
ientement eft dans la réiidence ;
habiter le territoire ^ c'eft le Ibu-
mettre à la fouveraineté *.
Hors ce contrat primitif ,
la voix du plus grand nombre ,
oblige toujours tous les: autres ;
c'eft une fuite du contrat mê-
me. Mais on demande com-
ment unhomme peut être libre,
& forcé de le conformer à des
* Ceci doit toujours s'entendre d^un Etat II
bre ; car d'ailleurs la famille , les biens le
défaut d'afile, la nécefîicé, la violence, peu-
vent retenir un habitant dans le pavs malgré
lui, & alors ion (éjour feul ne luppofe plus
Ion conlentement au contrat , ou à la violation
ûu contrat.
/ (9\ . Jii/
# ) ( 270 )( #
volontés qui ne font pas les fleii-
nes ; comment les oppofants lont-
ils libres 6c foumis à des loix aul-
queîies ils n'ont pas conienti ?
Je reponds que la quef-
tion eft mal polee. Le Citoyen
conient à toutes les loix 5 même
à celles qu'on pafle malgré lui >
& même à celles qui le puniflent
quand il oie en violer quelqu'une.
La volonté conftante de tous les
membres de TEtat eft la volonté
générale ; c'eft par elle qu'ils font
Citoyens 6c îfbres *. (iaand oa
propofe une loi dans l'aflemblée
s du Peuple ^ ce qu'on leur demande
n'eftpas précifément s'ils approu-
* A Gènes , on lit au devant des prifons 8c
far les fers des galériens ce mot , Libertas»
Cette application de la devife eft belle & jutte.
En effet il n'y a que les malfaiteurs de tous
états qui empêchent le Citoyen d'être libre*
Pans un pays où tous ces gens- là feroientaux
gileres ^ on jouiroit de la plus parfaite liberti^
#) ( 271 )( #
Ycnt la propofition ou s'ils la re-
jettent 3 mais fî elle eft confor-
me ou non à la volonté eéné-
raie qui eli la leur^ chacun en
donnant fon fuffrage dit fon avis
là>deiTus 5 & du calcul des voix
le tire la déclaration de la volon-
té générale. Qiiand donc l'avis
contraire au mien l'emporte , cela
ne prouve autre chofe finon que
je m'étois trompé y & que ce
quej'eftimois être la volonté gêné--
raie ne Fétoit pas. Si mon avis
particulier Teût emporté ^ j'aurois
fait autre chofe que ce que j'avois
voulu 3 c'eft alors que je n'aurois
pas été libre.
Ceci fuppofe, il eft vrai ,
que tous les carafteres de la vo-
lonté générale font encore dans
la pluraHté : quand ils ceflent
d'y être y quelque parti qu'on
prenne ^ il n'y a plus de liberté»
. Z4
y ^
# )( 272 )(=#
En montrant ci-devanr
comment on fubftituoit des vo-
iontésp articulieres à la volonté
générale dans les délibérations
publiques , j'ai fuffifamment in-
diqué les moyens praticables de
prévenir cet abus, j'en parlerai
encore ci-api'ès. A l'égard du
nombre proportionnel des fuf.
frages, pour déclarer cette volon-
té 5 j'ai auffi donné les principes
iiir lerquels on peut le déterminer.
La diftérence d'une feule- voix
rompt l'égalité ^un feul oppofant
rompt Funanimité ; mais entre
Tunanimité ôc l'égalité il y a pîu-
fieurs partages inégaux , à chacun
defquels on peut fixer ce nombre
ielon l'état & les beloins du corps
politique.
Deux maximes générales peu-
vent fervir à régler ces rapports :
l'une que plus les délibérations
# ) ( 27Î ) ( #
lont importantes & graves , plus
l'avis qui l'emporte doit appro-
cher de l'unanimité : l'autre, que
plus l'affaire agitée exige de célé-
rité , plus on doit reflerrer la dif-
férence prefcrite dans le partage
des avis j dans les délibérations
qu'il faut terminer fur le champ ,
l'excédent d'une feule voix doit
fuffire. La première de ces ma-
ximes paroit plus convenable aux
loix , & la léconde aux affaires.
Quoi qu'il en foit , c'eft fur leur
combinaifon que s'établiifent les
meilleurs rapports qu'on peuc
donner à la pluralité pour pro-
noncer.
^
®
jK .,''
# ) ( V4 ) C #
^^^ ^■■^^^'^^^
CHAPITRE m-
Des Éleclions.
A L'ÉGARD des éleftions du
pîince ôc des Magiftrais qm lont,
commejeraidit, des ades com-
plexes, il y a deux voies pour y
procéder ; içavoir , le cnoix & le
fort.- L'une & l'autre ont ete
employées en diverfes Republ -
nues , & l'on voit encore acluel-
• lement un mélange tres-compli-
que des deux , dans l'éleftion d un
DogedeVemfe.
Le fuf rage par le fort , dit
Montelquieu , eft de la nature ae
la Démocratie. J'en conviens ,
mais comment cela? /'^>,^>
continue-t-il , ejl une façon d e-
lire qui n' afflige perfonne ni laij-
fe à chaque Citoyen une effcrance
.. #)( V5 )(#
raifoiinahle dt firvlr la. Patrie,
Ce ne font pas là des raifons.
Si l' o n fait attention que
réledion des chefs eft une fonc-
tion du Gouvernement & non
de la Souveraineté ^ on verra
pourquoi la voie du fort eft plus
dans la nature de la Démocratie,
où Tadminiftration eft d'autant
meilleure que les ades en font
moins multipliés.
Dans toute véritable Démo-
cratie la magiftrature n'eft pas
un avantage; m.ais une charge
onéreufe , qu'on ne peut ]\\^t-
ment impofer à un particulier
plutôt qu'à un autre. La loi feule
peut impofer cette charge à ce-
lui fur qui le fort tombera. Car ,
alors la condition étant égale
pour tous , & le choix ne dé-,
pendant d'aucune volonté hu-
maine , il n'y a point d'applica-
J
t:' . rf
# ) ( vO c # ^
tion particulière qui altère l'unî-
verialité de la loi.
Dans l'Ariftocratie le Prince
choifit le Prince , le Gouverne-
ment fe conlerve par lui-même ;
& c'eft-là que les fufFrages font
bien placés.
L'exExMPLE de l'éleclion du
Doge de Venife confirme cette
diftinction loin de la détruire :
cette forme mêlée convient dans
un Gouvernement mixte. Car
c'eft une erreur de prendre le
Gouvernement de Venife pour
une véritable Ariftocratie. Si le
peuple n'y a nulle part au Gou-
vernement ^ la noblefîe y eft peu-
ple elle-même. Une multitude
de pauvres Barnabotes n'appro-
cha jamais d'aucune magiftratu-
re 5 & n'a de fa nobleffe que le
vain titre d'Excellence & le droit
d'affifter au grand Confeil Ce
# ) ( ^77 ) ( #^
grand Confeil étant aiiffi nom-
breux que notre Confeil général
à Genève ^ fes illuftres membres
n'ont pas plus de privilèges que
nos fîmples Citoyens. Il eft cer-
tain qu'ôtant l'extrême dilparité
des deux Républiques , la Bour-
geoise de Genève reprélènte exa-
ftement le Patriciat Vénitien ^
nos natifs & habitants reprélèn-
tent les Citadins & le peuple de
Venife, nos payfans repréfentent
les fujets de terre-ferme : enfin ^
de quelque manière que l'on
confidere cette République , ab-
ftradlion faite de fa grandeur ,
fon Gouvernement n'eft pas plus
ariftocratique que le nôtre.Toute
la différence eft que n'ayant au-
cun chef à vie y nous n'avons pas
le même befoin du fort.
Les élevions par fort auroient
peu d'inconvénient dans une vé-^
j
# ) ( ^78 K #
ritable Démocratie où tout étant
égal 5 auffi bien par les mœurs
ôc par les talents que par les
maximes & par la fortune ^ le
choix deviendroit prefqu'indiffé-
rent. Mais j'ai déjà dit qu'il
n'y avoit point de véritable Dé-
mocratie.
Quand le choix & le fort fe
trouvent mêlés , le premier doit
remplir les places qui demandent
des talents propres 5 telles que les
emplois mihtaires ; l'autre con-
vient à celles où fuffifent le bon
fens, la juftice , l'intégrité ^ telles
que les charges de judicature ;
parce que dans un Etat bien con-
flitué ces qualités font commu-
nes à. tous les Citoyens.
L E fort ni les iufrrages n'ont
aucun lieu dans le Gouverne-
ment monarchique. Le Monar-
que étant de droit feul Prince &
.'^
# ) ( V-9 ) ( #
Magiftrat unique, le choix de Tes
Lieutenants n'appartient qu'à
lui. Quand l'Abbé de St. Pierre
propofoit de multiplier les Con-
leils du Roi de France , & d'en
élire les membres par Scrutin , il
ne voyoit pas qu'il propofoit de
clian(:^er la forme du Gouverne-
ment.
I L me refteroit à parler de la
manière de donner & de recueil-
lir les voix dans TalTemblée du
peuple 5 mais peu,t-être l'hiftori-
que de la police Romaine à cet
égard expîiquera-t-il plus fenfi-
blement toutes les maximes que
je pourrois établir. Il n'eft pas
indigne d'un lefteur judicieux
de voir un peu en détail com-
ment fe traitoient les affaires
publiques & particulières y dans
un Confeil de deux -cent mille
hommes.
/
# ) ( 280 ) ( #
>^'XX>î<>K>KX>{<>K>î<)e<)î<XXX>î<>!0!<)«:>î<)4<
CHAPITRE IV.
Des Comices Romains»
^ous n'avons nuls monuments
bien affurés des premiers temps
de Rome ; il y a même grande
apparence que la plupart des
choies qu'on en débite font des
fables^* 5 8c en général la partie
la plus inftrudlive des annales
des peuples ^ qui eft Thiftoire de
'kur établiffement 3 eft celle qui
nous manque le plus. L'expé-
rience nous apprend tous les jours
de quelles cauies naiflent les révo-
lutions des Empires, mais comme
* Le nom de Rome qu'on prétend venir de
Homulus eft Grec , 8i lignifie force ; le nom de
^uma eft Grec aulîi , & fignifie Loi. Quelle
apparence que les deux premiers Rois de cette
ville aient porté d'avance des noms fi bien re-
latifs à ce qu'ils onc fait \
a
# )( 28i )(#
il ne fe forme plus de peuples ^
nous n'avons gueres que des con-
jeftures pour expliquer comment
ils fe font formés.
Les ufages qu'on trouve éta-
blis atteftent au moins qu'il y
eut une origine à ces ufages. Des
traditions qui remontent à ces
origines , celles qu'appuyent les
plus grandes autorités & que de
plus fortes raifons confirment,
doivent pafler pour les plus cer-
taines. Voilà les maximes que j'ai
tâché de fuivre en recherchant
comment le plus libre & le plus>
puiiTant peuple de la terre exer-
çoit Ion pouvoir fuprême.
Apre's la fondation de Rome'
la République nailTante y c'eft-à--
dire^ l'armée du fondateur^, corn-
pofée d'Albains , de Sabins , Se,
d'étrangers y fut divifée en trois,
dafles y qui de cette divifion rd^
7 • .-•. . /
\
# )( 282 ) (#
rent le nom de Tribus. Chacune
de ces Tribus fut fubdivifée en
dix Curies , & chaque Curie en
Décuries , à la tête defquelles on
mit des chefs appelles Curions
de Decurions.
Outre cela on tira de cha-
que Tribu un corps de cent Ca-
valiers ou Chevaliers , appelle
Centurie , par où l'on voit que
ces divifions, peu nécelTaires dans
un Bourgs n'étoient d'abord que
militaires. Mais il lemble qu^un
inftinft de grandeur portoit la
petite ville de Rome à fe donner
d'avance une police convenable
à la capitale du monde.
D E ce premier partage réfulta
bien-tôt un inconvénient. C'effc
que la Tribu des Albains [^J &
celle des Sabins [ è ] reliant ton-»
[fl] R-îmnenfes,
jours au même état ^ tandis que
celle des étrangers [c] croifîbit
fans ceffe par le concours perpé-
tuel de ceux - ci 5 cette dernière
ne tarda pas à furpafler les deux
autres. Le remède que Servius
trouva à ce dangereux abus ^ fut
de changer la divifion ^ & à celle
des races , qu'il abolit , d'en fub-
flituer une autre tirée des lieux
de la Ville occupés par chaque
Tribu. Au lieu de trois Tribus y
il en lit quatre , chacune def-
quelles occupoit une des collines
de Rome & en portoit le nom.
Ainfi ^ rem.édiant à l'mégalité
préfente^ il la prévint encore pour
l'avenir , & afin que cette divi-
fion ne fût pas feulement de
lieux 5 mais d'hommes y il défen^
dit aux habitants d'un quartier
de paffer dans un autre ^ ce qui
ic} Lucçrçs^
' Aa z
J •■ . . . .-•-, , /'
^ # ) ( 284 ) ( #^
empêcha^ les races, de fe con^
fondre.
Il doubla aufÏÏ les trois an-
ciennes centuries de Cavalerie ,
6c y en ajouta douze autres ^
mais toujours fous les anciens
noms, y moyen fîmple & judi-
cieux par lequel il acheva de
diftinguer le corps des Chevaliers
de celui du peuple y fans faire
nnurmurer ce dernier.
A CE s quatre Tribus^ urbaines
Servius en ajouta quinze autres
appelîées Tribus ruftiques, parce
qu'elles étoient formées des ha-
bitants de la campagne ^ parta-
gés en autant de cantons. Dans
la fuite y on en fit autant de
nouvelles >'5cle Peuple Romain fe
trouva enfin divile en trente-
cinq Tribus ; nombre auquel elles
refterent fixées jufqu'à la fin de la
République.
#)( 285 )(#
De cette diftinftion des Tribus
de la ville & des Tribus de la cam-
pagne réfulta un effet digne d'être
obfervé , parce qu'il n'y en a
point d'autre exemple , & que
Rome lui dut à la fois la confer-
vation de fes moeurs Se l'accroif-
fement de fon empire. On croi-
roit que les Tribus urbaines s'ar-
rogèrent bien-tôt la puiffance &
les honneurs, & ne tardèrent pas
d'avilir les Tribus ruftiques ; ce
fut tout le contraire. On connoît
le goût des premiers Romains,
pour la vie champêtre. Ce goût
leur venoit du lage infti tuteur
qui unit à la liberté les travaux
ruftiques & militaires ^ & réléga^,
pour ainfi dire , à la ville les arts^
les métiers, l'intrigue > la fortune.
& l'efclavage.
Ainsi tout ce que Rome
avoit.d'iUuftre vivant aux champs
& cultivant les terres , on s'ac-
coutvima à ne chercher que là les
foutiens de la République. Cet
état étant celui des plus dignes
Patriciens fut honoré de tout le
monde : la vie fimple 6c labo-
rieufe des Villageois fut préférée
à la vie oifive & lâche des Bour-
geois de Rome ^ & tel n'eût été
qu'un- malheureux prolétaire à la
ville, qui, laboureur aux champs,
devint un Citoyen refpe£lé. Ce
n'eft pas ians raiion , difoit Var-
ron 5 que nos magnanimes an-
cêtres étabhrent au village la pé-
pinière de ces robuftes ôc vaillants
hom.mes qui les défendoient en
temps de guerre &c les nourrif-
foient en temps de paix. PHne
dit pofitivement que les Tribus
des champs étoient honorées à
caufe des hommes qui les com--
pofoiçnt 3 au lieu q-u'on transté«
# ) ( 287 ) ( #
roit par ignominie dans celles de
la Ville les lâches qu'on vouloit
avilir. Le Sabin Appius Claudius
étant venu s'établir à Rome y
fut comblé d'honneurs & infcrit
dans une Tribu ruftique qui prit
dans la fuite le nom de la fa-
mille. Enfin y. les affranchis en-
troient tous dans les Tribus ur-
baines 5 jamais dans les rurales ;
& il n'y a pas^durant toute la Ré-
publique y un feul exemple d'au-
cun de ces affranchis parvenu à
aucune magiftrature y quoique
devenu Citoyen.
Cette maxime étoit excel-
lente 5 mais elle fut pouffée lî
loin y qu'il en réfulta enfin un
changement & certainement un
abus dans la police.
Premièrement, les Cenfeurs^
après s'être arrogés long-temps
le droit de transférer arbitraire-
#)( 288 )( #
nient les Citoyens d'une Tribu
à l'autre , permirent à la plupart
de fe faire infcrire dans celle qu'il
leurplaifoit , permiffion qui fûre-
ment n'étoit bonne à rien , &
ôtoit un des grands reflbrts de la
cenfure. De plus^, les grands & les.
puilTants le faifant tous infcrire
dans les Tnbus de la campagne^
& les aifranchis devenus citoyens
reliant avec la populace dans
celles de la Ville;, les Tribus
en général n'eurent plus de lieu
' ni de Territoire ; mais toutes
fe trouvèrent tellement mêlées
qu'on ne pouvoit plus difcerner
les membres de chacune que par
ks regiftres ; eh forte que l'idée
du mot Tribu paifâ ainii du réel
au perfonnel ^ ou plutôt devint
prefque une chimère.
Il arriva encore que les
Jribus de la Ville ^ étant plus à
gortée^
\
portée 5 fe trouvèrent fouvent îes
plus fortes dans les Comices , &
vendirent l'Etat à ceux qui dai-
gnoient acheter les fufFrages de
la canaille qui les compofoit.
A L'ÉGARD des Curies^ l'Inf-
tituteur en ayant fait dix en
chaque Tribu , tout le Peuple
Romain alors renfermé dans les
murs de la Ville, fe trouva com-
pofé de trente Curies , dont cha-
cune avoit fes Temples , fes Dieux,
fes Officiers , fes Prêtres , & fes
Fêtes , appellées Comphalia ^
femblables aux PaganaUa qu'eu-
rent dans la fuite les Tribus
ruftiques.
Au NOUVEAU partage de
Servius ce nombre de trente ne
pouvant fe répartir également
dans fes quatre Tribus , il n'y
voulut point toucher , & les Cu-
ries indépendantes des Tribus
Bb
#)( 290 )( #
devinrent une autre divifion des'
habitants de Rome : mais il ne
fut point quefl:k)n de Curies ni
dans les Tribus ruftiques ni dans
le peuple qui les compofoit^
parce que les Tribus étant de-
venues un établiflement pure-
ment civil j 5c une autre police
ayant été introduite pour la levée
des troupes , les divifions mili-
taires de Romulus le trouvèrent
luperflues. Ainfi , quoique tout
Citoyen fut infcrit dans unetribu,
il s'en falloit beaucoup que cha-
cun ne le fût dans une Curie.
Servius fit encore une troi-
fieme divifion qui n'avoit aucun
rapport aux deux précédentes ,
& devint par fes effets la plus
importante de toutes. 11 difl:ribua
tout le Peuple Romain en fix
claiTes , qu'il ne difi:ingua ni par
le lieu ni par les hommes ^ mais
#>( 291 )( #
par les biens : en forte que les
premières claflTesétoient remplies
par les riches , les dernières par
les pauvres 5 & les moyennes par
ceux qui jouifToient d'une for-
tuné médiocre. Ces fix claiTes
étoient fubdivifées en 1 9 3 autres
corps 5 appelles Centuries 5 & ces
corps étoient tellement diftribués
que la première clafTe en compre-
noit feule plus de la moitié ,& la
dernière n'en formoit qu'un feul.
Il fe trouva ainfi que la clafle la
moins nombreule en hommes l'é-
toit le plus en Centuries , & que
la dernière claffe entière n'étoit
comptée que pour une fubdivi-
fion, bien qu'elle contint feule
plus de la moitié des habitants
de Rome.
Afin que le peuple pénétrât
moins les coniéquehces de cette
dernière forme , Servius affefta
Bb z
) )
de lui donner un air militaire :
il inféra dans la féconde clafle
deux Centuries d'armuriers ^ &
deux d'inftruments de guerre
dans la quatrième : dans chaque
clafTe 3 excepté la dernière 5 il
diftingua les jeunes 6c les vieux y
c'eft-à-dire 5 ceux qui étoient
obligés de porter les armes , &c
ceux que leur âge en exemptoit
par les loix ; diftinâiion qui plus
que celle des biens produifit la
néceffité de recommencer fou-
vent le cens ou dénombrement :
enfin il voulut que l'affemblée fe
tînt au champ de Mars 3 8c que
tous ceux qui étoient en âge de
fervir y vinflent avec leurs armes.
La raison pour laquelle il ne
fuivit pas dans la dernière clafle
cette même divifion des jeunes
6c des vieux , c'eft qu'on n'accor-
doit point à la populace dont
# )( 293 )( #
elle étoit compofée l'honneur de
porter les armes pour la patrie ;
il falloit avoir des foyers pour
obtenir le droit de les défendre ^
& de ces innçmbrables troupes
de gueux dont brillent aujour-
d'hui les armées des Rois, il n'y
en a pas un , peut-être , qui n'eût
été chaffé avec dédain d'une Co-
horte Romaine , quand les fol-
dats étoient les défenfeurs de la
liberté.
On distinga pourtant en-
core dans la dernière claffe les
Prolétaires de ceux qu'on ap-
pelloit capite cenji. Les premiers ^
non tout à fait réduits à rien ,
donnoient au moins des Citoyens
à l'Etat , quelquefois même des
foldats dans les befoins prefiants.
Pour ceux qui n'avoient rien du
tout 5 & qu'on' ne pouvoit dé-
nombrer que par leurs têtes ^ ils
î»
0 ) ( 294 ) ( =#
étoient tout - à - fait regardés
comme nuls ^ & Marius fut le
premier qui daigna les enroller.
Sans décider ici fi ce troifieme
dénombrement étoit bon ou
mauvais en lui-même ^ je crois
pouvoir affirmer qu'il n'y avoir
que les mœurs fimples des pre-
rriiers Romains ^ leur déiîntéref-
fement ^ leur goût pour l'agri-
culture 5 leur mépris pour le com-
merce'& pour l'ardeur du gain>
qui puiTent le rendre praticable.
Où eft le peuple m.oderne chez
lequel la dévorante avidité , l'ef-
prit inquiet y Tintrigue ^ les dé-
placements continuels ^ les per-
pétuelles révolutions des fortunes
puffent laiffer durer vingt ans un
pareil établiflement y fans boule-
verfer tout l'Etat ? 11 faut même
bien remarquer que les moeurs
^ la cenfure plus fortes que cette
# ) ( 295 ) ( #
înftitution5.en corrigèrent le vice
à Rome 5 oc que tel riche fe vit
rélégué dans la clafle des pau-
vres 5 pour avoir trop étalé la
richeffe.
De tout ceci l'on peut com-
prendre aifément pourquoi il n'eft
.prefque jamais fait mention que
!de cinq clafies^ quoiqu'il y en
.eût réellement fix. La fixieme,
ne fourniflant ni foldats à l'armée
ni votants au champ de Mars * ,
.& n'étant prefque d'aucun ufage
dans la République , étoit ra-
rement comptée pour quelque
chofe.
Telles furent les différentes
divifions du Peuple Romain. Vo-
* Je dis au champ de Mars , parce que c'étoit-
là que s'affembloient les Comices par Centu-
ries ; dans les deux autres formes le peuple
s'allembloit au forum om ailleurs, & alors les
capite cenfi avoient autant d'influence & d'au-
.torité que les premiers Citoyens.
i3b4
- #)( ^96 )( #
yons à préfent l'effet qu'elles pra-
duifoient dans les aflemblées. Ces
alTemblées légitimement convo-
quées s'appelloient Co/T/zc^i-; elles
fe tenoient ordinairement dans
la place de Rome ou au champ
de Mars , & fe diftinguoient en
Comices par Curies ^ Comices
par Centuries 3 & Comices par
Tribus , félon celle de ces trois
formes lur laquelle elles étoient
ordonnées : les Comices par Cu-
TÏQs étoient de Tinflitution de
Romulus ; ceux par Centuries ,
de Servius ; ceux par Tribus y
des Tribuns du peuple. Aucune
loi ne recevoit la fandion ^ aucim
Magiftrat n'étoit élu que dans
les Comices ^ & comme il n'y
avoit aucun Citoyen qui ne fût
inlcrit dans une Curie , dans une
Centurie , ou dans une Tribu ^
il s'enfuit qu'aucun Citoyen n'é-^
i
toit exclu du droit de fuiFrage ^
6c que le Peuple Romain étoit
véritablement Souverain de droit
& de fait.
Pour que les Comices fuflent
légitimement aflemblés, & que
ce qui s'y faifoit , eût la force de
loi 5 il falloit trois conditions:
la première ^ que le corps ou le
Magiilrat qui les convoquoit , fût
revêtu pour cela de l'autorité
néceiïaire , la féconde ^ que l'af-
femblée fe fît un des jours permis
par la loi , la troifieme , que les
augures fuffent favorables.
La raison du premier règle-
ment n'a pas befoin d'être ex-
pliquée. Le fécond eft une affaire
de police j ainfi il n'étoit pas
permis de tenir les Comices les
jours de férié & de marché , où
les gens de la campagne, venant
à Rome pour leurs affaires ^ n'a-
# )( 2,98 )(#
voient pas le temps de paffer la
Journée dans la place publique.
Par le troifieme y le Sénat tenoit
en bride un peuple fier & remuant,
& tempéroit à propos l'ardeur
des Tribuns féditieux 5 mais ceux-
ci trouvèrent plus d'un moyen
de fe délivrer de cette gêne. '
Les loix & l'éledion des
.Chefs n'étoient pas les feuls
points fournis au jugement des
Comices : le Peuple Romain
ayant ufurpé les plus impor-
, tantes fondions du Gouverne-
ment 5 on peut dire que le fort
de l'Europe étoit réglé dans fes
aflemblées. Cette variété d'objets
donnoit lieu aux diverfes formes
que prenaient ces afTemblées ^
félon les matières fur lefquelles
il avoit à prononcer.
Pour juger de ces diverfes
formes o ilfuffit de les comparer,
Romulus en inftituant les Curies^
avoit en vue de contenir le Sénat
par le Peuple , & le Peuple par
le Sénat ^ en dominant égale-
ment fur tous. 11 donna donc au
Peuple par cette forme toute
l'autorité du nombre , pour ba-
lancer celle de la puiiTance & des
richeûes qu'il laiffoit aux Patri-
ciens. Mais 5 félon l'efprit de la
Monarchie , il laiffa cependant
plus d'avantage aux Patriciens ^
par l'influence de leurs clients
fur la pluralité des fuffrages. Cette
admirable inftitution des Patrons
& des Clients fut un chef-d'œu-
vre de politique & d'humanité y
fans lequel le Patriciat , fi con-
traire à l'efprit de la Répubhque ^
n'eût pu fubfifter. Rome feule a
eu l'honneur de donner au monde
ce bel exemple , duquel il ne
réfulta jamais d'abus ^ ôc qui
=^ ) ( 300 )( #
pourtant n'a jamais été luivî.
Cette même forme des Curies
ayant lubfifté fous les Rois juf-
qu'à Servius , Se le règne du der-
nier Tarquin n'étant point com-
pté pour légitime , cela fit dif-
tinguer généralement les loix
royales par le nom de leges
curiatœ.
Sous la République les Curies,
toujours bornées aux quatre Tri-
bus urbaines , & ne contenant
plus que la populace de Rome ,
ne pouvoient convenir ni au Sé-
nat qui étoit à la tête des Patri-
ciens 5 ni aux Tribuns qui , quoi-
que Plébéiens 5 étoient à. la tête
des Citoyens' aifés. Elles tom-
bèrent donc dans le diicrédit ^
6c leur avililTement fut tel , que
leurs trente Lifteurs" aflemblés
failoient ce que les Comices par
Curies auroient dû faire*
# )( 501 )( #
La divifion par Centuries étoit
fi favorable à l'Ariftocratie j
qu'on ne voit pas d'abord com-
ment le Sénat ne l'emportoit pas
toujours dans les Comices qui
portoient ce nom, & par lefquels
étoient élus les Confuls , les Cen-
feurs & les autres Magiftrats
curules. En effet , des cent qua-
tre-vingt-treize Centuries quifor-
moient les fix Clafles de tout le
Peuple Romain, la première Claf-
fe^ en co mprenant quatre-vingt-
dix-huit 5 & les voix nefe comp-
tant que par Centuries^ cette feu-
le première Claffe l'emportoit en
nombre de voix fur toutes les
autres. Quand toutes ces Centu-
ries étoient d'accord , on ne con-
tinuoit pas même à recueillir les
fuffrages ^ ce qu'avoit décidé le
plus petit nombre pafibit pour
une déciiîon de la multitude >
# J( 302 )r#'
& l'on peut dire que dans les
Comices par Centuries les affai-
res fè régloient à la pluralité des
écus bien plus qu'à celle des
voix.
Mais cette extrême autorité
le tempéroit par deux moyens.
Premiérernent les Tribuns pour
l'ordinaire , & toujours un grand
nombre de Plébéiens y étant dans
la clafle des riches, balançoient le -
crédit des Patriciens dans cette
première clafle.
L E fécond moyen confi{loit en
ceci 5 qu'au lieu de faire d'abord
voter les Centuries félon leur or-
dre 5 ce qui auroit toujours fait
commencer par la première , on
en tiroit une au fort ,& celle-là
* procédoit feule à Téleûion ,
* Cette Centurie ainfi tirée au fort s'appcl-
loit proTogativa , à caule qu'elle étoic la
première à qui Ton' demandoitibn fuiFrage,
2c c'eft delà qu'eftvenule moi do prérogative^
#)'('303^)(#
après quoi toutes les Centuries ,
appellées un autre jour félon
leur rang , répétoient la même
éledion & la confirmoient ordi-
nairement. On ôtoit ainfi l'auto-
rité de l'exemple au rang pour la
donner au fort félon le principe
de la Démocratie.
Il réfultoit de cet ufage un
autre avantage encore ; c'eft que
les Citoyens de la Campagne
avoient le temps entre les deux
éledions de s'informer du mérite
du Candidat provifionnellement
nommé ^ afin de ne donner leur
voix qu'avec connoiffance de cau-
fe. Mais fous prétexte de célérité
l'on vint à bout d'abolir cet ufa-
ge 5 & les deux éledions fe firent
le même jour.
Les Comices par Tribus étôient
proprement le Confeil du Peuple
Romain. Usnefe convoquoient
#)( 304 )(#
que par les Tribuns ; les Tribuns
y étoient élus & y paflbient leurs
plébifcites. Non - feulement le
Sénat n'y avoit point de rang , il
n'avoit pas même le droit d'y af-
filier.; ôcforcés d'obéir à des loix fur
lefquelîes ils n'avoient pu voter y
les Sénateurs à cet égard étoient
moins libres que les derniers Cito-
yens. Cette injuftice étoit tout-
à-fait mal entendue^ 6c fuffifoit
feule pour invalider les décrets
d'un corps où tous fes mernbres
n'étoient pas admis. Qiiand tous
les Patriciens eulTent affilié à ces
Comices , ielon le droit qu'ils en
avoient comme Citoyens y deve-
nus alors lîmples particuliers ils
n'euflent guère influé fur une
forme de fuffrages qui fe recueil-
loient par tête ^ 6c où le moindre
prolétaire pouvoit autant que le
Prince du Sénat.
On
\
# )( 5^5 )(#
O N voit donc qu'outre l'ordre
quirélultoitdeces diverfes diltri-
butions pour le recueillement des
fufFrages d'un fi grand peuple^ ces
diftributions ne fe réduilbient
pas à des formes indifférentes en
elles-mêmes ; mais que chacune
avoit des effets relatifs aux vues,
qui la faifoient préférer.
Sans entrer là-defilis en de
plus longs détails ^ il réfulte des
éclairciflements précédents que
les Comices par Tribus étoient les
plus favorables au Gouvernement
populaire y Se les Comices par
Centuries à l'Ariftocratie.. A l'é-
gard des Comices par Curies^ où
la feule populace de Rome for-
moit la pluralité ^ comme ils
n'étoient bons qu'à favorifer la
tyrannie & les mauvais deffèins y
ils durent tomber dans le décri ,
les féditieux eux-inêmes s'ablle^
'«
#)( 306 )(#
nant d'un moyen qui mettoit
trop à découvert leurs projets.
11 eft certain que toute la majellé
du Peuple Romain ne fetrou-
voit que dans les Comices par
Centuries^ qui leuls étoient com-
plets ; attendu que, dans les Co-
mices par Curies manquoient les
Tribus ruftiques j & dans les Co-
mices par Tribus j le Sénat Se les
Patriciens.
Quant à la manière de re-
cueillir les fufFrages y elle étoit
chez les premiers Romams auiîî
lîmple que leurs moeurs^ quoique
moins fimple encore qu'à Sparte.
Chacun donnoit Ion fuffirage à
haute Yoix ^ un Greffier les écri-
yoit à mefure , pluralité de voix
dans chaque Tribu déterminoit
le iuffrage de la Tribu , pluralité
• de voix entre les Tribus déter-
minoit le fuffrage du peuple ^ ôç.
ainfi des Curies & des Gentil-
ries. Cet iifage étoit bon tant
que l'honnêteté régnoit entre
les Citoyens ^ & que chacun
avoit honte de donner publique-
ment fon fufFrage à un avis in-
jufte ou à un fujet indigne ;
-mais quand le peuple le corrompit
& qu'on acheta les voix ^ il con-
vint qu'elles le donnaflent en fe-
.cret pour contenir les acheteurs
par la défiance , Se fournir aux
fripons le moyen de n'être pas
-des traîtres.
Je fçais que Ciceron blâme
ce changement & lui attribue en
partie la rume de la Répubhque.
Mais. 5 quoique je fente le poids
que doit avoir ici l'autorité de
■Ciceron , je ne puis être de fon
avis. Je penfe ^ au contraire^ que
pour n'avoir pas fait alTez de
, changements femblables ^ on ac-
Ce z
# )( 3o8 )( #
cèlera la perte de l'Etat. Comme
le régime des gens fains n'eft pas
propre aux malades , il ne faut
pas vouloir gouverner un peuple
corrompu par les mêmes Loix qui
conviennent à un bon peuple.
Rien ne prouve ni-ieux cette maxi-
me que la durée de la République
de Venife ^ dont le fimulacre
exifte encore , uniquement parce
que fes loix ne conviennent qu'à
de méchants hommes.
On diftnbua donc aux Citoyens
des tablettes par lefquelles cha-
cun pouvoit voter lans qu'on fçût
quel étoit fon avis. On établit
auffi de nouvelles formalités poux
le recueillement des tablettes , le
compte des voix, la comparailbn
des nombres y &c. Ce qui n'em-
pêcha pas que la fidéhté des Offi-
ciers chargés de ces fondions * ne
* Gufk)des,Diribitores, Rogatoresluffragiorû».
# )( 309 K #
fût fouvent fufpeftée. On fit en-*
fin y pour empêcher la brigue 6^
le trafic des lufFrages , des Edits
dont la multitude montre l'inu-
tilité.
Vers les derniers temps , on
étoit louvent contraint de recou-
rir à des expédients extraordinai-
res pour luppléer à rinfuffifance
des Loix. Tantôt on fuppoloit
des prodiges; mais ce moyen qui
pouvoir en impofer au peuple ^,
n'en impofoit pas à ceux qui le
gouvernoient ; tantôt on convo-
quoit brufquement une aflem-
blée avant que les Candidats
euflent eu le temps de faire leurs
brigues \ tantôt on confumoit
toute une léance à parler quand
on voyoit le peuple gagné prêt à
prendre un mauvais parti. Mais
enfin l'ambition éluda tout; ôc ce
qu'il y a d'incrayable ^ c'eft qu'avt
# )(3io )C #
milieu de tant d'abus y ce peuple
immenfe 5 à la faveur de fes an-
ciens Règlements 5 ne laiffoit pas
d'élire les Magiftrats ^ de pailer
les Loix 5 de juger les caules ^
d'expédier les affaires particuliè-
res 5c publiques y preique avec
autant de facilité qu'eût pu faire
le Sénat lui-même.
CHAPITRE V.
Du Tj'ibunat,
jQuAND on ne peut établir une
exaâie proportion entre les par-
ties conftitutives de TEtat , ou
que des caules indeftruftibles en
altèrent fans ceîTe les rapports y
alors on inftitue une Magiftratu-
re particulière qui ne fait point
corps ayec les autres, qui replace
^ha^iie term^e dans foA vrai rag-
# )( 311 )( #
port y & qui fait une liaifon ou
un moyen tern>e ^ foit entre le
Prince & le Peuple y foit entre le
Prince & le Souverain ^ foit à la
fois des deux côtés y s'il eft né-
celTaire.
Ce CORPS5 que j'appellerai
Trihunat , eft le confervateur
,des Loix 6c du pouvoir légiflatif»
Il fert quelquefois à protéger le
Souverain contre le Gouverne-
ment 5 comme faifoient à Rome
les Tribuns du peuple , quelque-
fois à foutenir le Gouvernement
contre le Peuple y comme fait
maintenant à Venife le Confeil
des Dix y &c quelquefois à main-
tenir l'équilibre de part & d'au-
tre y comme faifoient les Ephores
à Sparte.
Le Tribunat n'eft point une
partie conftitutive de la Cité ^
& ne doit avajix aucune portioa
# )( 3iO(#
de la puiflance légiflative ni de
l'executive ; mais c'eft en cela
même que la fienne eft plus gran-
de : car ne pouvant rien faire y
il peut tout empêcher. 11 eft plus
facré & plus révéré comme dé-
fenfeur des Loix , que le Prince
qui les exécute & que le Souve-
rain qui les donne. C'eft ce qu'on
vit bien clairement à Rome
quand ces fiers Patriciens , qui
mépriferent toujours le peuple
entier ^ furent forcés de ' fléchir
devant un fimple officier du peu-
ple 5 qui n'avoit ni aufpices ^ ni
jurifdiftion.
Le Tribunat fagement tem-
péré eft le plus' ferme appui d'une
bonne conftitution , mais pour
peu de force qu'il ait de trop ^
il renverfe tout. A l'égard de la
foibleiiè 3 ^ elle n'eft pas dans fa
nature.^ & pourvu qu'il foit quel-
quechofe^il n'eft jamais moin^
qu'il ne faut.
Il dégénère en tyrannie quand
il ufurpe la puiflance executive
dont il n'eft que le modérateur ,
& qu'il veut difpenfer les loix
qu'il ne doit que protéger. L'é-
norme pouvoir des Ephores y qui
fut fans danger tant que Sparte
conferva fes mœurs ^ en accéléra
la corruption commencée. Le
fang d'Agis égorgé par ces ty-
rans 3 fut vengé par fon fuccef-
feur : le crime & le châtiment
des Ephores hâtèrent également
la perte de la République y &
après Cléomene Sparte ne fut
plus rien. Rome périt encore par
la même voie , & le pouvoir
exceffif des Tribuns ^ ufurpé par
degrés , fervit enfin 5 à l'aide des
loix faites pour la liberté ^ de
fauvegarde aux Emp.ereurs qui
Dd
# ) ( 3^4 )( #
la détruifirent. Quant au Con-*
feil des Dix à Venile , c'eft un
Tribunal de fang , horrible éga-
lement aux Patriciens & au Peu-
ple 5 & qui 5 loin de protéger hau-
tement les loix 5 ne iert plus ,
après leur aviliflement , qu'à por-
ter dans les ténèbres des coups
qu'on n'ofe appercevoir.
Le Tribunat s'afFoiblit comme
le Gouvernement , par la multi-
plication de les membres. Qiiand
ks Tribuns du Peuple Romam y
d'abord au nom^bre de deux y
puis de cinq , voulurent doubler
ce nombre y le Sénat les laiffa
faire y bien iur de contenir les
uns par les autres , ce qui ne
manqua pas d'arriver.
Le meilleur moyen de préve-
nir les ufurpations d un fi redou-
table corps 5 moyen dont nul
Gouvernement ne s'eft avilé jul-
^ #)■( 315 )( #
qu'ici 5 feroit de ne pas rendre
ce corps permanent , mais de
régler des intervalles , durant
lefquels il refteroit iupprimé. Ces
intervalles , qui ne doivent pas
être aflez grands pour laifier aux
abus le temps de s'affermir y peu-
vent être fixés par la loi ^ de
manière qu'il foit aile de les abré-
ger au beloin par des commiffions
extraordmaires.
Ce moyen me paroit fans
inconvnient , parce que , comme
je l'ai dit 5 le Tribunat ne failant
point partie de la conftitution ,
peut être ôté fans qu'elle en fouf-
Ire ; & il me paroit efficace y
parce qu'un Magiftrat nouvelle-
ment rétabli , ne part pomt du
pouvoir qu'avoit fon prédécef-
feur y mais de celui que la loi lui
donne.
Dd 2
CHAPITR E VI.
De la Dictature,
L'inflexibilité des loix ^ qui
les empêche de fe plier aux évé-
nements, peut en certains cas
les rendre pernicieufes 5 & caufer
par elles la perte de TEtat dans
fa crife. L'ordr^e & la lenteur
des formes demandent un efpace
de temps que les circonftances
refufent quelque fois. Il peut fe
préfenter mille cas aufquelsle Lé-
giflateur n'a point poûrvU;, 6c c'eft
une prévoyance trés-néceffaire de
fentir qu'on ne peut tout prévoir.
Il ne faut donc pas vouloir af-
fermir les inftitutions politiques
jufqu'à s'ôter le pouvoir d'en lul-
pendre l'effet. Sparte elle-même
a laiffé dormir fes loix.
#)( 317 )( #
Mais il n'y a que les plus grands
dangers qui puiiTent balancer ce-
lui d'altérer l'ordre public ^ & l'on
ne doit jamais arrêter le pouvoir
facré desloix, que quand il s'agit
du falut de la Patrie. Dans ces cas
rares & manifeftes on pourvoit à
la fureté publique par un aâe par-
ticulier qui en remet la charge au
plus digne. Cette commiffion
peut fe donner de deux manières
félon i'efpece du danger.
Si pour y remédier il fuffit d'au-
gmenter l'aftivité du Gouverne-
ment 5 on le concentre dans un
ou deux de fes membres : ainfi ce
n'eft pas l'autorité des loix qu'on
altère , mais feulement la forme
de leur adminiftration. Que fi le
péril efttel que Tappareil des loix
foit un obftacle à s'en garantir ^
alors on nomme un chef fuprcme
qui fafle taire toutes les loix , ôc
#)( 5i8)(#
fufpende un moment rautorité
fouveraine ; en pareil cas la vo-
lonté générale n'eft pas douteuie,
& il eft évident que la première
intention du peuple eft que l'Etat
ne péril^e pas. De cette manière
la lufpenrion de l'autorité légiila-
tive ne l'abolit point ; le Magif-
trat qui la fait taire ne peut la
faire parler^ il la domine fans
pouvoir la repréfenter ; il peut
tout faire excepté des loi*.
Le premier moyen s'employoit
par le Sénat Romain ^ quand il
chargeoit les Confuls par une for-
mule confacrée de pourvoir au fa-
lut de la République ; le fécond
avoit lieu > quand un des deux
Confuls nommoit uri Didtateur *;
ufage dont Albe avoit donné l'e-
xemple à Rome.
* Cecce nomination te faifoit de nuit & en
fecrec , comme fi Ton avoit eu honce de mettre
un homme au-delTus des loix»
# )( 319 )( #
Dans les commencements de la
République on eut très fouvent
recours a la Dictature , parce que
l'Etat n'avoit pas encore une af-
fie te alTez lixe pour pouvoir fe fou-
tenir par la feule force de fa conf-
titution. Les mœurs rendant
alors fuperflues bien des précau-
tions qui euffent été nécelfaires
dans un autre temps ^ on ne,
craignoit ni qu'un Didateur abu-
sât de Ion autorité, m qu'il ten-
tât de la garder au delà du ter-
me. 11 fembloit, au contraire ,
qu'un fi grand pouvoir fût à char*
ge à celui qui en étoit revêtu ^
tant il fe hatoit de s'en défaire ;
comme fi c'eût été un pofle trop
pénible & trop périlleux de tenir
la place des loix.
Aussi n'eft-ce pas le danger
de l'abus , mais celui de l'avilif-
iement ^ qui me fait blâmer Tu-
Dd 4
# )( 3 20 )(^
fage indifcret de cette fuprême
îïiagiftrature 5 dans les premiers
temps. Car tandis qu'on la pro-
diguoit à des Elections , à des
Dédicaces y à des chofes de pure
formalité 5 il étoit à craindre
qu'elle ne devint moins redou-
table au befoin , Se qu'on ne s'ac-
eoutumat à regarder comme un
vain titre celui qu'on n'employoit
qu'aide vaines cérémonies.
Vers la fin de la République ^
les Romains y devenus plus cir-
confpedls y ménagèrent la Di6la-
ture avec auffi peu de raifons qu'ils
l'avoient prodiguée autre fois. 11
étoit aifé de voir que leur crainte
étoit mal fondée 5 que la foibleffc
de la Capitale faiibit alors, fa fu-
reté contre les Magiftrats qu'elle
avoit dans ion feia y. qu'un Dic«
tateur pouvoit , en certains cas y
défendre la liberté publique>fans
jamais y pouvoir attenter, & que
les fers de Rome ne feroient point
forgés dans Rome même 3 mais
dans fes armées. Le peu de ré-
fiftance que firent Marins à Sylla
& Pompée à Céfar^ montra bien
ce qu'on pouvoit attendre de
Tautorité du dedans y contre la
force du dehors.
Cette erreur leur fit faire de
grandes fautes. Telle^ par exem-
ple 5 fut celle de n'avoir pas nom-
mé un Diftàteur dans l'affaire de
Catilina 5 car comme il n'étoit
queftion que du dedans de la Vil-
le 5 & tout au plus de quelques
Provinces d'Italie ^ avec l'autorité
fans bornes que les loix donnoient
au Diftateur ^ il eût facilement
diffipé la conjuration, qui ne fut
étouffée que par un concours
d'heureux hazards que jamais la
prudence humaine ne devoit at-
tendre.
# )( s^OC #
Au lieu de cela , le Sénat fc
contenta de remettre tout ion
pouvoir aux Conluls ; d*où il ar-
riva que Ciceron , pour aeir effi-
cacement 5 fut contraint de paf-
fer ce pouvoir dans un point ca-
pital 5 & que fi les premiers tranf-
ports de joie tirent approuver fa
conduite j ce fut avec juftice que
dans la fuite on lui demanda
compte du fang des C.toyens
verfé contre les loix ^ reproche
qu'on n'eût pu faire à un Dic-
tateur. Mais réloquence du Con-
ful entraîna tout , & lui - même 5
quoique Romam , aimant mieux
fa gloire que fa patrie , ne
cherchoit pas tant le moyen le
plus légitime & le plus fur de
lauver l'Etat ^ que celui d'avoir
tout l'honneur de cette affaire *.
* Ccft ce donc il ne pouvoit fe répondre
en propolanc un Didbîeur , n'olknc ie nom-
Aufli fut-il honoré juftement
comme libérateur de Rome , Se
juftement puni comme infracleur
des loix. Quelque brillant qu'ait
été ion rappel , il eft certain que
ce fut une grâce.
Au RESTE, de quelque ma^
niere que cette importante com-
miiïion foitconféiée , il impoite
d'en fixer la durée à un terme
très-court , qui jamais ne puilTe
être prolongé , dans les crifes qui
la font établir , TEtat eft bien-
tôt détruit ou fauve , & , paf 'é
le beloin preflant ^ la D:ftature
devient tyrannique ou vaine. A
Rome les Dictateurs ne Tétant
que pour fixmois, la plupart abdi-
quèrent avant ce terme. Si le
terme eût été plus long , peutêtre
eulTent-ils été tentés de le pro-
met lui-même, 8c ne pouvant s'afTurer que
ioa Collègue le nocimerou.
longer encore 5 comme firent les
Décemvirs celui d'une année. Le
Dictateur n'avoit que le temps
de pourvoir au befoin qui Tavoit
fait élire y il n'avoit pas celui de
fonger à d'autres projets.
CHAPITRE VIL
De la Cen/ure.
De MEME quela déclaration de
la volonté générale fe fait par la
loi 3 la déclaration du jugement
public fe fait par la Cenfure f
l'opinion publique eft l'efpece de
loi dont le Cenfe\ir eft le Mi-
niftre ^ & qu'il ne fait qu'appli-
quer aux cas particuliers 3 à l'e-
xemple du Prince.
Loin donc que le Tribunal
cenforial foit l'arbitre de l'opi-
nion du peuple ^ il n'en eft que
le déclarateur , & fi-tôt qu'il s'en
écarte ^ fes décifions font vaines
& fans effet.
Il eft inutile de diftinguer
les mœurs d'une nation ^ des
objets de fon eftime ^ car tout
cela tient au même principe 5 &
fe confond néceflairement. Chez
tous les peuples du monde, ce
n'eft point la nature , mais l'opi-
nion , qui décide du choix de
leurs plaifirs. Redreffez les opi-
nions des hommes 3 6c leurs
mœurs s'épureront d'elles-mê-
mes. On aime toujours ce qui
eft beau ou ce qu'on trouve tel ,
mais c'eft fur ce jugement qu'on
fe trompe ; c'eft donc ce juge-
ment qu'il s'agit de régler. Qui
juge des mœurs , juge de l'hon-
neur, ôc qui juge de l'honneur,
prend fa loi de l'opinion.
Les opinions d'un peuple
V
naiffent de iaconftitiition ; quoi-
que la loi ne rcgle pas les mœurs ^
c'eft la légiflation qui les fait
naître ; quand la légillation s'af-
foiblitj les ^œurs dégénèrent,
mais alors le jugement des Cen-
leurs ne fera pas ce que la force
des loix n'aura pas fait.
Il suit delà que la Cenfurc
peut être utile pour conierver
les mœurs, jamais pour les ré-
tablir. Etabliflez des Cenfeurs
durant la vigueur des loix ; fi-tôt
qu'elles l'ont perdue , tout eft
défefpéré ; rien de légitime n'a
plus de force lorlque les loix n'en
ont plus.
La Censure maintient les
mœurs en empêchant les opi-
nions de fe corrompre , en con-
fervant leur droiture par defages
applications , quelquefois même
en les fixant lorfqu'elles font.en-
core incertaines. L'ulage des fe*
conds dans les duels , porté juf.
qu à la fureur dans le Royaume
de France , y fut aboli par ces
feuls mots à\m Edit du Roi j
pliant à ceux qui ont la Idchetd
d\ippeller des féconds. Ce juge-
ment 5 prévenant celui du public ,
le détermina tout d^in coup. Mais
quand les mêmes Edits voulurent
prononcer que c'étoitauffi une
lâcheté de le battre en duel, ce
qui eft très vrai , mais contraire
à l'opinion commune , le public
fe moqua de cette décifion , fur
laquelle ion jugement étoit déjà
porté.
J'ai dit ailleurs * que l'opinion
publique , n'étant point loumife
à la cnntraintc , il n'en failoit
* Je ne fais qu'indiquer dans ce chapitre
ce que j'ai crai^é plus au long dans la Lettre
à M. d'Aiembert.
-t
aucun veftige dans le tribunal
établi pour la reprélenter. On ne
peut trop admirer avec quel art
ce reflbrt y entièrement perdu
chez les modernes , étoit mis en
œuvre chez les Romains ;, &
mieux chez les Lacédémoniens.
Un homme de mauvaifes
mœurs ayant ouvert un bon avis
dans le Conleil de Sparte , les
Ephores, fans en tenir compte,
firent propofer le même avis par
un Citoyen vertueux. Qiiel hon-
neur pour Tun , quelle note pour
l'autre , fans avoir donné ni
louange ni blâme à aucun des
deux ! Certains ivrognes de Samos
fouillèrent le Tribunal des Epho-
res : le lendemain par Edit pu-
blic il fut permis aux Samiens
d'être des vilains. Un vrai châti-
ment eut été moins févere qu'une
pareille impunité. Qiiand Sparte
T^
a prononcé iur ce qui eft on
n'eft pas honnête , la Grèce
n'appelle pas de fes juge-
ments.
CHAPITRE VIII.
JDe la Religion civile.
Les hommes n'eurent point d'a-
bord d'autres Rois que les Dieux ,,
ni d'autre Gouvernement que le
Théocratique. Ils firent le rai^
Jbnnement de Caligula , & alors
ils raifonnoient jufte. Il faut une
longue altération de ientiments
& d'idées , pour qu'on puifle le
réfoudre à prendre ion lemblable
pour maître y & fe flatter qu'on,
s'en trouvera bien.
De cela feul qu'on mettoic:
Dieu-à la tête de chaque ibciété^
^
K
r
#)( 330^) ( #
politique , il s'enfuivit qu'il y
eut autant de Dieux que de peu-
ples. Deux peuples étrangers l'un
à l'autre , Se prelque toujours
ennemis , ne purent long-temps
reconnoître un même maître :
deux armées lé livrant bataille
ne fçauroient obéir au même
chef. Ainfi des divifions natio-
nales réfulta le pclithéifme , ôc
delà J'intolérence théologique 8c
civile qui naturellement eft la
même y comme il fera dit ci-
après.
La fantaisie qu'eurent les
Grecs de retrouver leurs Dieux
chez les peuples barbares ^ vint
de celle qu'ils avoient auffi de
fe regarder commue les Souverains
naturels de ces peuples. Mais
c'eft de nos jours une érudition
bien ridicule que celle qui roule
fur ridentité des Dieux de di*
r
-é
verfes nations ; comme fi Mo-
loch 5 Saturne & Chronos pou-»
voient être le même Dieu j comme
fi le Baal des Phéniciens ^ le
Zéus des Grecs & le Jupiter des
Latins pouvoient être le même ;
comme s'il pouvoit refter quel-
que chofe commune à des êtres
chimériques portant des noms
différents !
Q,UE fi l'on demande corn-
aient dans le Paganifme j où
chaque Etat avoit fon culte &
jes Dieux y il n'y avoit point de
guerres de Religion ? je réponds
que c'étoit par cela même que
chaque Etat ayant fon culte
propre , aufii bien que fon Gou-
vernement y ne diftinguoit point
fes Dieux de fes loix. La guerre
poUtique étoit auifi théologique:
les départements des Dieux
étoient ^ pour ainfi dire ^ fixés
Ee 2
r^'
par les bornes des nations. Le Dieu
d'un peuple n'avoit aucun droit
for les autres peuples. Les Dieux
des Païens n'étoient point des
Dieux jaloux , ils partageoint
entre eux Tempire du monde :
Moyie même 6c le Peuple Hé-
breu fe prêtoient quelquefois à
cette idée, en parlant du Dieu
d'Iiraël. Ils regardoient , il eft.
vrai , comme nuls les Dieux des
Cananéens y peuples proicrits y.
voués à la deilruftion 5 & dont
ils dévoient occuper la place ;.
mais voyez comment ils parloient
des Divinités des peuples voifins-
qu'il leur étoit défendu d'atta-
quer. Lii pof/èj/ion de ce qui ap-
partient a Chaînas votre Dieu y.
diioit Jephté aux Ammonites >
ne vous ejl-elle pas légitimement
due t Nous pojjédons au même
titre les terres q^ ue notre Dieu
#K'333 )( #^
vainqueur s' ejl acquifes'^. C'étoit^
là 5 ce me lemble y une parité
bien reconnue entre les droits de
Chamos & ceux du Dieu d'If-
raël.
Mais quand les Juifs ^ fournis
aux Rois de Babilone, & dans
la fuite aux Rois de Sirle^ vou-
lurent s'obftiner à ne reconnoître
aucun autre Dieu que le leur y
ce refus, regardé comme une ré-
bellion contre le vainqueur , leur
attira les perfécutions qu'on lit
dans leur hiftoire^ & dont on' no
* Nonnt ea qua- pojjtdet Chamos Deus ttfus ti*
bi jure dehenîur ? Tel eft le texte de la vuU
gâte. Le P . de Carrières a traduit : Ne croyez-
vous pas avoir droit de pojféder ce qni appar^
tient à Chamos votre Dieu ? J'ignore la force du
texte hébreu ; mais je vois que dans la Vtil-
gate Jephté reconnoit pofitivement le droit
du Dieu chamos. Se, q.ue le Traducteur
François afFoiblit cette reconnoiiTance par ua
/^/o/ivi^^x qui n'eft. pas. dans le Lacm».
L
^)(334')(#
voit aucun autre exemple avant
le Chrifliahilme *.
Chaque Religion étant donc
uniquement attachée aux loix de
l'Etat qui la prefcrivoit y il n'y
avoit point d'autre manière de
convertir un peuple que de l'af-
fervir, ni d'autres Miflionnaires
que les Conquérants y & l'obli-
gation de changer de culte étant
la loi des vaincus , il falloit com-
mencer par vaincre avant d'en
parler. Loin que les hommes
combattiflent pour les Dieux^ c^é-
toient y comme dans Homère y
les Dieux qui combattoient pour
les hommes : chacun demandoit
au fien la victoire^ & la payoit
* Il eft de la dernière évidence que la guerre
des Phociens , api>el]ée guerre facrée , n'écoit
point une guerre de Religion. Elle avoit pour
cbjet de punir des facrileges & noa de fou*,
mettre des mécréants.
A
#)(V55 )(#
par de nouveaux autels. Les Ro-^
mains , avant de prendre une
place j lommoient fes Dieux de
l'abandonner ^ & quand ils laif-
foient aux Tarentins leurs Dieux
irrités y c'eft qu'ils regardoient
alors ces Dieux comme ioumis
aux leurs & forcés de leur faire
hommage: ilslaiflbient aux vain-
cus leurs Dieux comme ils leur
laiflbient leurs loix. Une couronne
au Jupiter duCapitole^étoit fou-
vent le feul tribut qu'ils impo-
foient.
Enfin les Romains 3 ayant
étendu avec leur Empire leur
culte & leurs Dieux ^ & ayant
fouvent eux-mêmes adopté ceux
des vaincus 3 en accordant aux
uns & aux autres le droit de Cité ^
les peuples de ce vafte Empire
fe trouvèrent infenfiblem ent avoir
des multitudes de Dieux & de
K.,^
L V , V
ci.-.
tultes 5 à peu près les mêmes par-
tout ; 6t voilà comment le pa-
ganifme ne fut enfin j dans le
monde connu , qu'une feule ôc
même Religion.
Ce fut dans ces circonftances
que Jelus vint établir fur la terre
un Royaume Spirituel ; ce qui ,
féparant le lyftême théologique
du fyftême politique , fit que ^
l'Etat ceflTa d'être un, 6c caufa
les divifions inteftines qui n'ont
jamais ceflé d'agiter les peuples
chrétiens. Or cette idée nouvel-
le d'un royaume de l'autre mon-
de n'ayant pu jamais entrer dans
la tête des païens , ils regarde-
rrnt toujours les Chrétiens corn.-
me de vrais rebelles qui, fous
une hypocrite foumiflîon , ne
cherchoient que le moment de fe
rendre indépendants ôc maîtres,
&c d'ufurper adroitement Tau-
torité qu'ils feignoient de rerpec-
ter dans leur foiblefle. Telle fut
la caufe des perfécutions.
Ce que les Payens avoient
craint eft arrivé ; alors tout à
changé de face^ les humbles
Chrétiens ont changé de langa-
ge j & bientôt on a vu ce préten-
du royaume de l'autre monde
devenir , fous un chef vifible ^ le
plus violent defpotifme dans -ce-
lui-ci.
Cependant , comme il y a tou-
jours eu un Prince &des loix civi-
les , il a réfulté de cette double
puiflance un perpétuel conflit de
jurildiftion 5 qui a rendu toute
bonne politie impoffible dans les
États chrétiens 5 & l'on n'a ja-
mais pu venir à l)out de fçavoir
auquel ^ du Maître ou du Prêtre^
on étoit obligé d'obéir.
Plufieurs Peuples cependant,
Ff
X.'
.j
même dans l'Europe ou à Ton
voifinage 5 ont voulu conferver
ou rétablir l'ancien fyftême, mais
fans fuccès ; l'efprit du Chriftia-
nirme a tout gagné. Le culte fa-
cré efl: toujours refté ou redevenu
indépendant du Souverain^& fans
iiailbn néceffaire avec le corps de
l'État. Mahomet eut des vues
très-faines , il lia bien fon fyftê-
jne politique , & tant que la for-
me de fon Gouvernement fubfifta
fous les Caliphes fes fuccefleurs y
ce Gouvernement fut exactement
un & bon en cela. Mais les Ara-
bes devenus floriflants ^ lettrés 3
polis 3 mous & lâches 3 furent fub-
jugués par des barbares , alors la
divifion entre les deux puilfanees
recommença ^ quoiqu'elle foit
moins apparente chez les Maho-
métans que chez les Chrétiens ,
elle y eft pourtant, fur- tout d^ns
/
s
f
#)( ^59 )( #
la Seûe d'Ali ,& il y a des États ,
tels que la Perfe , où elle ne ceffe
de fe faire fentir.
Parmi nous ^ les Rois d'An-
gleterre fe font établis chefs de
l'Eglife y autant en ont fait les
Czars ; mais par ce titre ils s'en
font moins rendus les maîtres
que les Miniftres , ils ont moins
acquis le droit de la changer que
le pouvoir de la maintenir ; ils
n'y font pas légiflateurs ^ ils n'y
font que Princes. Par-tout où le
Clergé fait un Corps * il eft maî-
* Il faut bien remarquer que ce ne font pas
tant des affemblées formelles , comme celles
de France , qui lient le clergé en un corps *
^ue la communion des Egliles. La communion
8c l'excommunication font le paéle iocial du
clergé , padte avec lequel il lera toujours le
maître, des peuples & des Rois. Tous les prêtres
qui comm.uniquent enfemble font concitoyens,
fuiïent-ils des deux bouts du monde, cette
invention eft un chef d'œuvre en politique. Il
n'y avoiirien defemblable parmi les Prêtres
, Fi 2
i.
# )( 340') ( #
tre & légiflateur dans fa partie.
Il y a donc deux piiiflances^ deux
Souverains en Angleterre & en
Rufïîe ^ tout comme ailleurs.
De tous les Auteurs chrétiens
le Philofophe Hobbes eft le feul
qui ait bien vu le mal & le remè-
de ^ qui ait ofé propofer de réu-
nir les deux têtes de l'aigle^ & de
tout ramener à Tunité politique^
fans laquelle jam.ais Etat ni Gou-
vernement ne fera bien conftitué.
Mais il a dû voir que l'efprit do-
minateur du Chriftianifme étoit
incompatible avec fon fyftême ,
& que l'intérêt du Prêtre feroit
toujours plus fort que celui de
l'Etat. Ce n'eft pas tant ce qu'il
y a d'horrible & de faux dans fa
politique^ que ce qu'il y a de jufte
païens ; auiTi n'ont - ils jamais to un corps de
clergé.
#)( 340( #
& de vrai qui l'a rendue odieufe^*
Je crois qu'en développant fous
ce point de vue les faits hiftori-
ques^ on refuteroit aifément les
fentiments oppofés de Bayle&de
Warburton ^ dont l'un prétend
que nulle Religion n'eft utile au
corps politique , & dont l'autre
foutient au contraire que le Chrif-
, tianifme en eft le plus ferme ap-
pui. On prouveroit au premier
que jamais Etat ne fut fondé que
la Religion ne lui fervît de bafe^
& au fécond que la loi chrétienne
eft au fond plus nuifible qu'utile
à la forte conftitution de l'Etat.
Pour achever de me faire enten-
* Voyez entre autres dans une Lettre de
Grotius à fon frère, du ii. avril i<54?, ce que ce
favant homme approuve & ce qu'il blâme dans
le livre de Cive. Il eft vrai que , porté àPinduI-
gence, il paroit pardonner à l'auteur le bien en
faveur du mali mais tout le monde n'eft pas fi
dément.
Ff3
-y'^--
# )( 34^' ) ( #
dre, il ne faut que donner' un
peu plus de précifion aux idées
trop vagues de Religion relatives
à mon fujet.
L A Religion , confidérée par
rapport à la fociété , qui eft oU
générale ou particulière , peut
aufli fe divifer en deux efpeces ,
fçavôir 3 la Religion de l'homme
& celle du Citoyen. La première
fans Temples 5 fans Autels y fans
Rites 5 bornée au culte purement
intérieur du Dieu fuprême & aux
devoirs éternels de la morale, eft
la pure & fimple Religion de l'E-
vangile 3 le vrai Théifme , & ce
qu'on peut appeller le droit divin
naturel. L'autre infcrite dans un
feul pays y lui donne fes Dieux y
fes Patrons propres & tutélaires :
elle aies dogm.es , fes rites y fon
culte extérieur prefcrit par des
loix 3 hors la feule Nation qui la
fuit 5 .tout eft pour elle infidèle ^
étranger , barbare; elle n'étend
les devoirs & les droits de Thom-
nie qu'auflî loin que fes Autels.
Telles furent toutes les Religions
des prenaiers peuples , aufquelles
on peut donner le nom de droit
divin 5 civil ou pofitif.
Il y a une troifieme forte de
Religion plus bifarre , qui don-
' nant aux hommes deux légifla-
tionSj deux chefs ^ deux patries,
les foumet à des devoirs contra-
diftoires & les empêche de pou-
voir être à la fois dévots fie Cito-
yens. Telle efc la Religion des
Lanias ^ telle eft celle des Japo-
nois 3 tel eft le Chriftianifme Ro-
main. On peut appeller celle-ci
la Religion du Prêtre. lien réfulte
une forte de droit mixte & info-
ciable qui n'a point de nom.
. A confidérer politiquement ces
.rf4
^ï
. S
.■■.■'v.^ ^ V
trois fortes de Religions , elles
ont toutes leurs défauts. La troi-
fiéme efl: fi évidemment mauvaife
que c'eft perdre le temps de s'a-
muier à le démontrer. Tout ce
qui rompt l'unité fociale ne vaut
den : Toutes les inflitutions qui
mettent l'homme en contradic-
tion avec lui-même ^ ne valent
rien.
La féconde eft bonne , en ce
qu'elle réunit le culte divin ôcl'a-
mour des loix , 5c que faiiant de
la patrie l'objet de l'adoration des
Citoyens ^ elle leur apprend que
fervir l'Etat c'eft en fervir le Dieu
tutélaire. C'eft une efpece de
théocratie ^ dans laquelle on ne
doit point avoir d'autre Pontife
que le Prince , ni d'autres Prêtres
que les Magiftrats. Alors mourir
pour fon pays c'eft aller au mar^
tyre ^ violer les loix c'eft être im-
^-y^
\ -
T
y [^
#)t 345 )(#
pie 5 & foumettre un coupable a
rexécration publique , c'eft le
dévouer au courroux des Dieux;
Jcicer ejlo.
Mais elle eft mauvaife en ce
qu'étant fondée fur l'erreur & fur
le menfonge elle trompe les hom-
mes 5 les rend crédules fuperfti-
tieux 5 & noie le vrai culte de la
Divinité dans un vain cérémo-
nial. Elle eft mauvaife encore ,
quand devenant exclufive & ty^
rannique ^ elle rend un peuple
fanguinaire& intolérant: enforte
qu'il ne refpire que meurtre &
maflacre ^ & croit faire une aftion
fainte en tuant quiconque n'ad-
met pas fes Dieux. Cela met un
tel peuple dans un état naturel
de guerre avec tous les autres^
très-nuifible à fa propre lûreté.
Reste donc la Religion de
l'homme ou le Chriftianiime^ noa
- ,3
pas celui d'aujourd'hui , mais ce-"
lui de rÉvangile , qui en eft tout-
à-fait différent. Par cette Reli-
gion fainte 5 fublime , véritable ^
les hommes , enfants du même
Dieu 5 fe reconnoiflent tous pour
frères , ôc la fociété qui les unit
ne fe diffout pas même à la mort.
Mais cette Religion n'ayant
nulle relation particulière avec le
corps politique , laifle aux loix la
ieule'force qu'elles tirent d'elles-
mêmes y fans leur en ajouter au-
cune autre ^ & par - là un des
grands liens de la fociété parti-
cuHere refte fans effet. Bien plus ;
loin d'attacher les cœurs des Ci-
toyens à l'Etat,5 ^ile les en déta-
che comme de toutes les chofes
de la terre : je ne connois rien
de plus contraire à l'efprit fociaL
On nous dit qu'un peuple de
vrais Chrétiens formeroit la plus
V
- 1
\ }
parfaite fociété que Ton puifle
imaginer. Je ne vois à cette fup-
pofition qu'une grande difficulté ,
c'eft qu*une fociété de vrais chré-
tiens ne feroit plus une fociété
d'hommes, ^ ^
Je dis même que cette fociete
fuppofée ne feroit avec toute fa
perfeftion ni la plus forte ni la
plus durable : A force d'être par-
faite 5 ellemanqueroit de iiailon ;
fon vice deftrudeur feroit dans
fa perfedion ^même.
Chacun rempliroit fon de-
voir 9 le peuple feroit fournis aux
loix y les chefs feroient juftes &
modérés , les magiftrats intègres ,
incorruptibles , les foldats mé-
priferoient la mort y il n'y auroit
ni vanité ni luxe ; tout cela eft
fort bien , mais voyons plus loin.
Le Christianisme
eft uneP^eligion toute fpirituelle.
-:f^
#)( 548^')(#
occupée uniquement des chofes
du Ciel : la patrie du Chrétien
n'eft pas de. ce monde. Il fait
Ion devoir , il eft vrai , mais il
le fait avec une profonde indif-
férence fur le bon ou mauvais
luccès de fes foins. Pourvu qu'il
n^ait rien à fe reprocher, peu
lui importe que tout aille bien
ou mal ici bas. Si l'Etat eft flo-
riflant , à peine ofe-t-il jouir de
la félicité publique , il craint de
s'enorgueillir de la gloire de fon
pays; fi l'Etat dépérit, il bénit
la main de Dieu qui s'appéfantit
fur fon peuple.
Pour que k fociété fût pai-
iible , & que l'harmonie fe main-
tînt , il faudroit que tous les
Citoyens fans exception fuflTent
également bons Chrétiens : mais
il malheureufement il s'y trouve
un xeul ambitieux ;, un feul hy-
.\
^^>-
®- ) ( Wf) ( «
pocrite ^ un Catilina ^ par exem-
ple y un Cromvvel ^ celui-là très-
certainement aura bon marché
de fes pieux compatriotes. La
charité chrétienne ne permet pas
aifément de penfer mal de fon
prochain. Dès qu'il aura trouvé
par quelque rufe l'art de leur en
impofer & de s'emparer d'une
^ partie de l'autorité publique ,
voilà un homme conftitué en
dignité , Dieu veut qu'on le ref-
pede :, bientôt voilà une puif-
Tance, Dieu veut qu'on lui obéifle;
le dépofitaire de cette puiflance
en abufe-t-il ? c'eft la verge dont
Dieu punit fes enfants. On fe
feroit confcience de chafler l'u-
furpateur ., il faudroit troubler le
repos public, ufer de violence,
verfer du fang ; tout cela s'ac-
corde mal avec la douceur du
Chrétien j & après tout qu'im-
=^)( 350 )C#
porte qu'on foit libre ou ferf
dans cette vallée de miferes ?
reffentiel eft d'aller en Paradis y
& la réfignation n'eft qu'un mo-
yen de plus pour cela.
Survient-il quelque guerre
étrangère ? les Citoyens mar-
chent fans peine au combat ;
nul d'entre eux ne fonge à fuir ;
ils font leur devoir 5 mais fans
paffion pour la viftoire , ils fça-
vent plutôt mourir que vaincre»
Qu'ils foient vainqueurs ou vain-
cus j qu'importe? La Providence
ne fçait-elle pas mieux qu'eux
ce qu'il leur faut ? Qii'on ima-
gine quel parti un ennemi fier ,
impétueux , palTionné 5 peut tirer
de leur floicifme ! Mettez vis-à-
vis d'eux ces peuples généreux
xj^ue dévoroit l'ardent amour de
la gloire & de la patrie 5 fuppofez
votre Répurblique Chrétienne vi^
à- vis de Sparte onde Rome, les
pieux Chrétiens feront battus,
écrafés , détruits, avant d'avoir eu
le temps de fe reconnoître, ou ne
devront leur falut qu'au mépris
que leur ennemi concevra pour
eux. C'étoit un beau ferment à
mon gré que celui des foldats de
Fabius 5 ils ne jurèrent pas de
, mourir ou de vaincre , ils jurè-
rent de revenir vainqueurs , &
tinrent leur ferment : jam.ais des
Chrétiens n'en enflent fait un pa-
reil ; ils auroient cru tenter Dieu.
Maïs je me trompe , en difant
une République Chrétienne ;
chacun de fes deux mots exclut
l'autre. Le Chriftianifme ne prê*
che que fervitude 5c dépendance.
Son efprit eft trop favorable à
la tyrannie pour qu'elle n'en pro-
fite pas toujours. Les vrais Chré-
tiens font faits pour être efcla-
-u
# )( 552 )( #^
ves ; ils le fçavent & ne s'en émeu-
vent gueres , cette courte vie a
trop peu de prix à leurs yeux.
Les Troupes Chrétiennes font
excellentes 5 nous dit- on. Je le
nie. Qu'on m'en montre ds telles?
Quant à moi , je ne connois
point de Troupes Chrétiennes.
On me citera les Croifades. Sans
difputer fur la valeur des Croifés j ,
je remarquerai que bien-loin d'ê-
tre des Chrétiens ^ c"*étoient des
Soldats du Prêtre ^ c'étoiént des
Citoyens de l'EgHfe ; ils fe bat-
toient pour fon pays fpirituel ,
qu'elle avoit rendu temporel , on
ne fçait comment. A le bien
prendre 5 ceci' rentre fous le Pa-
ganifme , comme l'Evangile n'é-
tabht point une Religion natio-
nale 5 toute guerre facrée eft im-
poffible parmi les Chrétiens.
Sous les Enipereurs Païens ,
les
-Â,
<
#)( 355 )( #
les Soldats Chrétiens étcient bra-
ves 5 tous les Auteurs Chrétiens
l'affurent , & je le crois : c'étoit
une émulation d'honneur centre
les Troupes Païennes. Dès que
les Empereurs furent Chrétiens y
cette émulation ne fubfifta plus,
& quand la Croix eut chaflé
TAigle 5 toute la valeur romaine
difparut.
Mais laiflant à part les confi-^
dérations p.ohtiques , revenons
au droit , Se fixons les principes
fur ce point important. Le droit
que le Pafte Social donne au
Souverain fur les fujets^ ne paiTe.
point y comme je l'ai dit 3 les
bornes de l'utilité publique *.
* Dans la République , dit le M.d' A. , chacun
^parfaitement libre en ce qui ne nuit, pus aux:
autres. Voilà la. borne invariable j on ne peut la.
pofer plus exadlement. Je n'ai pu me reiuier-
a.u plaifir de citer quelque fois ce manuCcric
.^.uoiaue uoû connu du public, pour rcndiôs
ï/')
# )( 354 )( #
Lés fujets ne doivent donc com-
pte au Souverain de leurs opi-~
BÏons 5 qu'autant que ces opinions
importent à la communauté. Or
il importe bien à l'Etat que cha-
que Citoyen ait une Religion
qui lui faffe aimer l'es devoirs ;
mais les dogm.es de cette Pveli-
gion n'intéreflent ni TEtat ni fes
membres y qu'autant que ces
dogmes le rapportent à la mo-
rale 5 6c aux devoirs que celui
qui la profeffe eft tenu de rem^-
plir envers autrui. Chacun peut
avoir au furplus telles opinions
qu'il lui plait y fans qu'il appar-
tienne au Souverain d'en con-
noïtre : car 5 comme il n'a point
de compétence dans l'autre
honneur à la mémoire à\m homme illuftre
& rcrpï:(Slable^qui avoit conîervë julques dans
le Miniftere le cœur d'un vrai citoyen , & des
vues droices 6c laines iur le so^Yeraerneni de
Ion pays>
^
#)( 355 ) (#
monde , quel que foit le fort des
fujets dans la vie à venir ^ ce
n'eft pas fon affaire , pourvu qu'ils
foient bons citoyens dans celle-ci.
Il y a donc une profeffion de
foi purement civile j dont il ap-
partient au Souverain de fixer
les articles , non pas précifément
comme dogmes de R^eligion y
mais comme fentim.ents de lo-
ciabihté 5 fans lefquels il eft im-
poffibie d'être bon citoyen ni
lujet fidèle '^. Sans pouvon* obli-
ger perfonne à les croire 3 il peut
-bannir de l'Etat quiconque ne
-les croit pas ; il peut le banmr^
* Cefar plaidanc pour Catiiina cachoit d'c-
tablir le dogme de la morcalité de Tame ;
Caton & ciceron pour le réfuter ne s'amufe-
renc point à philolopher : ils le contentèrent de
; montrer que Cefar parloir en mauvais citoyen
Se avançoit unp doCirine pernicieufe à TEcato
En effet voilà de quoi de voit juger le Sénat de
'Rome >8c non d'une queftion de théologie.
Gg2
# )(î56)( #
non comme impie , mais comme
infociable > com^me incapable
d'aimer fincérement les loix de
la jurtice , Se d'immoler au be-
fom fa vie à Ion devoir. Qiie fi
quelqu'un 5 après avoir reconnu
publiquement ces mêmes dog-
mes 5 le conduit comme ne les
croyant pas , qu'il foit puni de
mort 5 il a commis le plus grand ,
des crimes ^ il a menti devant les
loix.
Les dogmes de la Religion
civile doivent être fimples, en
petit nombre , énoncés avec pré-
cifion y fans explication ni com-
mentaires. L'exillence de la Di-
vinité puiffante , intelligente ^
bienfaila.nte , prévoyante & pour-
voyante > la vie à venir y le bon-
heur des juftes > k châtiment
des méchants 3 la fàinteté du
contrat focial & des loix ; voilà.
K
les dogmes pofitifs. Quant aux
dogmes négatifs , je les borne à
un ieul ; c'eft l'intolérance : elle
rentre dans les cultes que nous
avons exclus.
Ceux qui diflinguent l'into-
lérance civile & l'intolérance
théologique fe trompent à mon
avis. Ces deux intolérances font,
inféparables. Il efl: impoffible de,
vivre en paix avec des gens qu'on^
croit damnés ; les aimer y feroit
haïr Dieu qui les punit ; il faut
abfolument qu'on les ramené ou
qu'on les tourmente. Par-tout où
l'intolérance théologique efk ad-
mife 5 il eft impoffible qu'elle n'ait
pas quelque effet civil * ^ & fi-tor
*■ Le mariage , par exemple , étant un con-
trat civil, a des effets civils fansleiquelsil eiî
même impoITjble que la fociété lublifte. Sup-
polons donc qu'un clergé vienne à bouc de
s'attribuer àluifeul le droit de pafTer cet a(Sle ^i
dxoit qu'il doit néc.eflàiîcment ufur.fâer dans.
#)C558)(#
qu'elle en a ^ le Souverain n'eft
plus Souverain 5 même au tem-
porel i, dès-lors les Prêtres lont les
vrais maîtres , les Rois ne iont
que leurs Officiers.
toute Religion intolérance. Alors n'eft il pas
clair qu'en faisant valoir à propos J'autorité de
TEglife il rendra vaine celle du Prince , qui
n'aura plus de iuje:s que ceux que le clergé
voudra bien lui donner. Maî:re de marier ou
de He pas marier les gens félon qu'ils auront
ou n'auront pas telle ou telle doé^rine , félon
qu'ils admettront ou rejetteront tel ou tel for-
iTiulaire , félon qu'Us lui feront plus,ou moins
dévoués , en fe conduifant prudemment &
fenani ferme , n^'eft-il pas clair qu'il dirpofera
feul des héritages, des charges , des citoyens s
de l'Ecac même > qui ne içauroit fubfifter n'é-
tant plus compofé que des bâtards. Mais, dira-
t- on , l'on appellera comme d'abus , on ajour-
nera, décrétera , fàifira le temporel. Quelle
pitié ! Le clergé , pour peu qu'il ait , je ne dis
pas de courage, mais de bon fens , laifïera
faire & ira fon trsin ; il laifTera tranquillement
appeller, ajourner, décréter , faifir , & £nira
par refter le maître. Ce n'eft pas , ce me femble,
un -grand facrifice d'abandonner une partie >
quand «n §ft iûi; dç s'emparer du louu
# )C 359 )( #
Maintenant qu'il n'y a plus
& qu'il ne peut plus y avoir de
Religion nationale exclufive , on .
doit^olérer toutes celles qui to-
lèrent les autres , autant que
leurs dogmes n'ont rien de con-
traire aux devoirs du citoyen.
Mais quiconque ofe dire. Hors
rEglife point de Salut y doit être
chaire de l'Etat , à moins que
l'Etat ne foit l'Egliie , & que le
Prince ne foit le Pontife. Un tel
dogme n'eft bon que dans un
Gouvernement Théocratique ,
dans tout autre il eft pernicieux.
La raifon fur laquelle on dit
qu'Henri IV embrafla la Religion
Romaine ^ la devroit faire quit-
ter à tout honnête homme ^ &
fur-tout à tout Prince qui fçau-
toit raifonner.
#)( 3^0 )( ^
CHAPITRE IX.
Co/ic:uJio/i,
j\pREs avoir pofé les vrais prin-
cipes du Droit politique , & tâ-^
ché de fonder l'Etat iur la bafe ,
il reileroit à l'appuyer par les
relations externes , ce qui com-
prendrait le droit des gens , le
commerce 5 le droit de la guerre
& les conquêtes, le* droit pu-
blic 5 les ligues , les négociations y.
les traités , 6cc. Mais tout cela
forme un nouvel objet trop vafte
pour ma courte vue , j'aurois du
la fixer toujours plus près de moi.
Fin de la IV^l & dernière Partie^
LETTRE
/
) C 3'^ï ) (
X
OL JE T OÙ J£L JS
DE J. J. ROUSSEAU DE GENEVE,
Qui contient fa renonciation à U
Société Civile , & fes derniers
adieux aux Hommes ^ adr ej/ée
aufeul Ami qui lui rejie dans
le monde,
y J^ T R E'^ertre m'a donné la farf^.
fadion de voir qu'il me reitoir un ami
dans le monde, & que la vérité avoïc
encore un partilan ; mais au nom de
notre amitié , ne me parlez plus de
juftiiication ; quel parti voudriez-vous
que prit im homme, qui étant acculé
cl un allamnat, reprélénteroit le pré-
tendu mort , fans pouvoir défarmer ks.
Juges ? celui de mourir comme Socrate,
& tant d autres vidimes de l'erreur 6ç
de ia méchanceté. Javois conlacré ma
plume à la vérité & à la vertu ; j'ai
plaïue la caule & défendu les droits de
Hh
Tune 6c de Tautre, a la face du genre
humain ; réfolucion téméraire & dange-
reuTe pour des hommes bas & flareurs;
mais généreufe & louable -pQur yn vrai
Philolbphe. Je n'ignoroiî pas, loriqae je
pris la plume pour la première fois ,
combien la route que je me propofois
de tenir étoir périlleufe ; je connoiffois
trop bien le fiécle pour ne pas prévoir
un événement que votre affedion pour
moi (feul lien par lequel je tiens encore
aux hommes) vous fait envifager com-
me trifte & funefte , mais que je regarde
en effet comme glorieux ôc triomphant.
Car dites-moi , Monfieur , que pou-
voient faire les hommes de plus con-
forme à mon inclination , & de plus
propre à me procurer ce doux repos ,
que je cherche depuis fi long - temps,
que de me profcrire de leur fociété ?
Je ne ferai plus le complice de fes cri-
mes, le fpeàateur oiiif de fes injuflices,
l'efclave de fes caprices, & le témoin de
fa mifere ; il n'y a plus pour moi d'enga-
gement focial : celui que mes pères ("au
fens de mes AdverfairesJ auroient pu
contraéler, vient d'être cafféôc anéanti;
plus de Patrie , plus de Concitoyen,
par conféquent plus de devoirs, ni en-
vers Kune, ni envers l'autre : j'ai enfin
# )( 5^3 )(#
recouvert ce bien fi précieux aux yeux
du Sage , les immunités de Pérat primi-
tif, en un mot, c'efl en ce moment que
je peuxm'écrier: Je fuis libre/
Ne penlez pas, Mr. qu'il fût de m.on
honneur, de prévenir le genre humain ,
ma partie adverfe, par une renonciation
en forme à fa fociété; de folides raifons
doivent vous en convaincre : première-
ment on n*auroit pas manqué de me dé-
nier le droit de faire une pareille renon-
ciation. Vos ancêtres, m'auroit-on dit,
fe font engagés à vivre eux & leur pof-
térité dansi'efclavage focial; vous n'êtes
par conféquent pas le maître de réfou-
dre ce contrat à votre volonté , codent
modo dïrimitur contracium que colliga-
a^r.- Tant que vous ne produirez pas le
conlentement de votre pariie adverfe,
vous porterez des fers. J'aurois en vain
réclamé les droits de la nature, dev-ils
efclaves , mes Juges & mes Parties ne
les connoilTent point : ils m'auroicnt in-
Juflement condamné à vivre 5c mourir au
milieu d'eux. Je vous dirai en fécond lieu
que je crois avoir prouvé dans l'un de
mes écrits, que l'homme efl: né com-
patiiîant, & porté par //7/?i/za àfecourir
fes femblables au befoin , 5c quoique îa
fociété détruife cette douce imprefTion,
Hh2
que la nature a gravée dans nos cœurs,
on ne m'auroit pas accufé avec nioins
d'emportement , de vouloir me^ loui-
rraire aux devoirs de l'humanue ; on
auroit f^jppofé , dans mon mdifference
apparente pour les hommes, un fond
de haine & d'averfion que leur peryer-
lîté n'a jamais pu y fau'e naître. Il etoïc
donc à propos d'éviter ce foupçonmju-
rieux, pour pouvoir mettre la jullicede
mon côté, ôc le genre humain dans ion
tort.
Enfin, mon cher ami, fpermettez-
moi da vous donner ce titre pour la
dernière fois J l'amitié ,qui nous unit
depuis long-temps, & qui fera le ieul
objet de mes regrets, pendant le divorce
que je viens d^ obtenir, m'a empêche
de foUiciter plutôt cet heureux Décret
de ma liberté originelle. Ne croyez pas
eue je puiffe jamais perdre le louvenir
de cette généreufe & confiante ami'tiê;
en repaffmt dans mon elprit les cruau-
tés que j'ai éprouvées dans la lociete des
hommes , les bienfaits que j'ai reçu de
vous viendront en adoucir le rehenti-
ment; je m'en entretiendrai, iouvent,
non pas avec des Etres vils, orgueilleux
& pervers, mais avec les ours , les tigres
* L'Arrêt du Parlement.
& les panthères , dont la douceur 6c Tin-
nocencen'empoifonneront point mes dif-
cours. Sages ennemis de ces prodiges
honteux de l'imagination & de l'ambi-
tion des hommes , de ces inflruments
odieux de^a tyi-annie & du deipotifme ,
de ces loix enfin , qui ont enfanté
tous les crimes , en étouffant toutes les
vertus , on peut avec eux, fans crainte
d'oppreffion , pratiquer la vertu 5c dire
la vérité; ils n*ont d'autres loix que
celles de la liberté ; ils ne peuvent mé-
connoicre les droits précieux 6c inébran-
lables de Vénalité. Là je n'aurai plus
devant les \éux des Miniflres fans foi &z
dégradéspâr un vii intérêt ; des hommes
lâcnes «5c cruels comblés d'honneur c< de
gloire , pour avoir égorgé un million
d'hommes, dont ils ne reçurent jamais
la moindre offerilé ; d'autres hommes
s'emparer du Continent , que dis- je ,
des quatre Eléments, 6c par un progrès
inconcevable de corruption 6c de ren-
verfemcnt, réformer les loix de la na-
ture, infulter à leur auteur, en accablant
les uns fous le poids de Populénce , 6c
réduifant les autres à mourir de faim.
Quelle fociété, grand Dieu I que cet
affemJolage monflrueux de tyrans, 6c
d'efclaveSj de lâches 6c de furieux, de
Hhs
bourreaux & de vidimes , où des loix
barbares enchaînent l'Onivers, où tous
3es droits de l'humanité font anéanti,
où le crime levant Ton front audacieux ,
tient la vérité attachée à fon char de
triomphe , où il ne relie à rhomm.e ver-
tueux d'autre bien k efperer que le bon-
heur & la gloire d'en être féparé \ 6
chers habitans des bois > mes compatriot-
tes futurs î ( que cette expreilion me
foit encore permife ) je vous^ porte des
préceptes dont la fageffe eil démontrée
par une trifte 5c déplorable expérience:
Chadez bien loin de vous cette pelle
terrible, qu'on nomme parmi les hom-
mes fciences , belles-lettres , beaux arts ,
bel efprit, politefle : vous êtes perdus il
cette contagion peut une fois pénétrer
jufqu'à vous; mais fur-tout, je vousen
conjure , que cette hydre dévorante ,
Pefprit de propriété, ne s'y montre ja-
mais; point de partage entre vous de la
Terre que vous foulez au pied , c'efl le
funeile avant-xoureur de la fociété, &
la fociété l'eil de toutes les horreurs qui
déiblent la Terre. Je fçais que votre
conlervation , la propagation.de l'ef-
pece, exige une forte de commerce
entre vous; lien délicieux par lequel la
nature nous porte au bien, parTatcraic
#)( 367)(#
du plaifir; vous ne pourriez même vous
refufer à ce doux penchant, fans vous
rendre criminels , mais qu'il foit borné
aux hazards des rencontres momenta-
nées, que deux individus ainfi raprochés^
s'uniiTent par ce nœud, fource féconde
de la vie, qu*un defir réciproque à pré-
paré en eux, j'y confens ; c'efl aller au but
marqué par l'auteur de la Nature; mais
que ce commerce, que cette fociété ne
dure pas plus long- temps que ce nœud,
qui en eilleprincipe/Je faisque ces idées
vaines & taàices de beauté, de jeuneffs
6c d'agréments, font inconnues parmi
vous , que tout Etre propre à remplir
la deflination marquée par la nature,
ne mérite pas plus de préférence ni de
mépris qu'un autre qui jouit de la mê-
me faculté; c'eft là le gage de cette
paix ineilimable, qui règne parmi vous,
6c qui y régnera éternellement ; que fî
vous aviez le malheur de vous laiiîèr
réduire un jour, (événement qu'on ne
fçauroit prévoir ) par ce titre fuperbe de
Philoiophe, dont les hommes ie parenc
avec tant d'ifolençe, ne les écoutez
points fur la définition de la philofo-
phie, leur langage eil celui du men-
longe & de l'impoflure; içachez que la
vraie , la faine phiiofoohie eil renfer-
Hh 4
# )( 568 )( #
mée dans les fondions animales de cha-
que individu ; qu'elle confiile à fçavoir
boire, manger, dormir, fe battre au
befoin, & produire Ion femblable; mais
que cette borne refpeilable fixe à ja-
fiia's vos progrès philofophiques; la fran-
chir d'un pas, c'efl ouvrir la boëte de
Pandore fur vos têtes, & vous plonger
dans un déluge de maux : fi la dépra-
vation vous faifoit trouver un jour cette
carrière trop reflerrée , il me fuffira de
vous répondre, que chez les hommes
même où cette dépravation eil portée à
fon comble, la plupart de ceux qui font
décorés *du nom de Sage & de Philofo-
phe 5 n*ont pas cru devoir aller plus
loin ; en cela feul dignes de nos éloges
& de notre imitation. Il ne me refte
plus qu'un article à régler avec l'ef-
pece orgueilleule que je quitte , & je fuis
à vous làns retour.
Je n'ai pu m'empêcher, Monfieur^
de vous avouer mpn étonnement fur
ce paffage de votre Lettte , ou vous
me parlez d'exil de de bannilTement ;
je vous dirai même , je vous en deman-
de pardon , qu'il m'efl échappé d'en
rire , quoique cela ne me foit arrivé que
ceux fois en ma vie , la première à la
vue du rpUe de Criipin , dans la cornée
^)( 369 )(#
die des Nouveaux Philofophes , 6c fa?
féconde ad hoc.) Vous me dites avec
un ton férieux , fur ce que les hommes
qualifient d'exil, de banniffement , que
ce dernier imprime une note d'infa-
mie , tandis que le premier efl un titre
d'honneur, comme s'il étoitau pouvoir
des hommes de flétrir la vertu & de
décorer le vice à leur gré; je pourrois
vous demander ici ce que c'eft qu'une
note d'infamie parmi des infâmes : je
ne veux cependant pas vous preiTer de
me répondre fur cette queftion , vos
réflexions rappellées au vrai vous fervi-
ront mieux que ma plume ne pourroic
le faire: mais dites -moi, Monfieur,
qui leur à donné le droit de me priver
de la faculté de jouir de njnivers,&
de me contraindre à relpirer dans un
lieu plutôt que dans un autre. Si c'eit
la force, à la bonne- heure, cVil un droit
que je refpefte dans chaque individu
en particulier, il efl fondé lur un titre,
qui n'a ni commencement ni fin , titre
immortel , (ur les débris duquel la fo-
ciété en a élevé une infinité d'autres qui
le captivent fans pouvoir le détruire j
mais cette force individuelle , ce droit
acquis par la nature, n'efl que momen-
tané. Si-tôt «iue je me iuis dérobé à ia
/
# ) ( 37° ) ( #
vue, & délivré des mains d'un Erre donc
les forces font fupérieures aux miennes,
fon droit eft éteint , Se tout rapport en-
tre lui & moi rentre dans le néant juf-
qu'à ce qu'une nouvelle rencontre nous
offre un nouveau combat : cependant je
veux fuppofer pour un moment que ces
Décrets émanés d\ine force illicite &
injurieufe à la nature , fuffent toléra-
bles ; par quelles étranges raifons pour-
riez-vous me perluader que Texil efl
un monument glorieux ; le bannilTe-
ment, au contraire, le partage de l'op-
probre & de Pinfamie ? habitude hon-
teufe p'our un'Philolophe t d'envifager
êç. de juger des objets fuivant les mifé-
rables préjugés d\me troupe d'efclaves
& d'imbéciles, qui veut donner des fers
à la nature entière ! Exiler un homme
libre , d'un certain lieu , & le confiner
dans un autre qui lui eft circonfciipr,
avec défenfe d*en fortir fous des peines
plus rigoureufes ,. c'eft l'acle le plus
defpotique que l'on puiffe jamais ima-
giner de la part de celui qui l'exerce,
& l'efclavage le plus ignominieux & le
plus accablant pour celui quilefubic;
il n'a plus à craindre que le cachot ou
la mort ^ que dis- je j, il doit bien plutôt
la ds^firer. Je rendrai donc cette juflicc
=# )( 371 )(#
à ceux qui fe difent mes Juges , à ceux
qui viennent de brifer mes fers en me
rendant à ma liberté originelle ; ils ont
penles qu'un philolbphe , pour avoir
ofé dire la vérité lans l'envelopper d'urr
voile tiffa par une crainte lâche &
déshonorante , ne méritoit pas un trai-
tement aulFi barbare ; ils m'ont lai iTés
l'option fur le lieu de ma retraite, je
peux fixer mon Téjour où il me plaira ,
6c porter les débris d*un efclavage qui
n'efl plus, Tous le climat qui me con-
viendra le mieux. Ils fçavent que tout
animal qui rerpire a fa portion fur le
continent qui l'a reçu en naiffant, c'eft
là une légidme, un patrimoine qui lui
eft accordé par la nature, un droit inhé-
rent à fa perlbnne, qui ne peut jamais
en erre ieparé , il ne peut pas même
s'en dépofféder lui-même, par quelque
afte conventionnel que ce puiffe être:
& comme ce Continent n'efl point par-
tagé entre tous ceux qui ont le droit
d*y prétendre, ou ce qui efl la même
chofe, qu'il ne Tefl pas régulièrement,
ajoutons encore qu'il ne peut ni ne doit
l'être irrévocablement; il fuit de-ià que
chaque individu en particulier a droit
de jouir du tout , parce que fa portion
peribnfleile le trouvant confondue dans
/
# )( 372)( #
ce tout, ôc chacun des autres individus
étanc dans le même cas, les loix de l'é-
quiîibre & de l'égalité, fe trouvent par-
faitement remplies dans cet état des
chofes. Mais Tupporons encore, je le veux
pour un moment, que le conrinent que
nous- habitons C je borne mes préten-
tions à cette partie du monde parce que
je fuis perfuadé que les animaux ter-
reflres d'un Continent n*ont aucun droit
à prétendre dans les autres parties du
monde , la nature ayant elle-même éta-
bli des limites à cet égard que l'homme
n'a pu franchir fau3 le rendre criminel
autant que malheureux ) fuppofons ,
dis- je, que le Conrinenc que nous habi-
tons , eût été divifé par nos perés d'une
manière égale enrr'eux , ne feroit-ce pas
le comble de l'extravagance , de fou-
tenir que ce partage eft irrévocable à
regard de leur poftérité, que les ré-
volutions que le temps y a apporté
doivent -pareillement fubfifter, que ceux
qui auront' reçu le jour d'un fourbe ,
d'un fripon , d'un trairre , d'un diable
en un mot , feront ainfi nés dans une
criminelle abondance au préjudice d'un
homme de bien. Tous les hommes ne
conviennent - ils pas en fuivant leurs
propres principes , qu'un contrat poui:
avoir un état fiable & permanent, pouf
être revêtu de (es formalités effentielles,
doft être fait avec toutes les parties
intéreffées ; fi cela eft , où eft le
confentement des autres animaux qui
avoient le droit d'accéder à ce Traite
concurramment avec T homme ; com-
ment ce dernier pourroic-il leur donner
l'exclufion de ce même droit , lui qui
malgré tous les efforts d'un ^orgueil au-
dacieux ôc téméraire , n'eût jamais le
pouvoir de les dépofîeder ; mais qui
au contraire fe trouve fouvent dans la
mortifiante néceifité de leur céder la
meilleure parc du propre fruit de les
travaux. Je ne m'érendrai pas davanta-
ge fur l'incapacité où étoient mes an-
cêtres, de me lier par un contrat de
cette efpece , ni des abus qu'un petit
nombre en a fait. 6c fait encore , pour
s'attribuer les partions de plufieurs
milliers , & réduire cette multitude , à
ne refpirer que précairement. Je me ré-
duirai quant à préfent à leur déclarer
que je prétends jouir de mes droits ,
de cette portion du Continent qui m'efl
dévolue à titre d'animal, portion in-
féparable de mon individu , mobile ,
errante comme lui de climat en climat:
toujours placé dans le centre de ce pa-
/
#)(574)(#
trîmoine rerriî:orial , je ne fuis pas plu-
tôt chafle d'un lieu par une force irré-
fiflible, qu'il change de place avec moi;
ce n'efi que par ma deflrudlion indivi-
duelle que je peux le perdre; or comme
j'ai acluellemenn plus de liberté que
jamais de le porter fur coure la furia-
ce de ce Continent 5 mon droit de jouir
du tout fucce(rivement,ell: fans contre-
dit le droit le plus inconteilable. Enfin ,
j'ajoute que je renonce pour toujours
à leurs Loix , à leurs Ulages , à leurs
Coutumes , que je me dépouille avec
tranfport de toutes marques, de tout
caradiere d'homme civiiilé , & même
du titre d'homme qui ne manqueroic
pas de m.'attirer la haine & le mépris de
mes Compatriotes nouveaux , que je
n'attends d'autre protedion, d'autre fe-
cours contre ceux qui voudroieor at-
tenter à ma liberté,. que celui de mes
mains, & des autres armies défenfîves
que la nature m'a donnée ; heureux fî
le funefte le jour que j'ai fait parmi des
erres corrompus , n'en avoient point
ruinés lès forces ? Que fi les hommes
fiers & impérieux , comme je les con-
çois, veulent s'obiliner à foutènir que ce
Continent que nous habitons doit -être
divifé entre nous, 6c que le droit de
#)(575 )(#
propriété puiiTe jamais être praticable
fans nous creufer des abîmes de mal-
îieiirs ; ( ce que je ne penle pa^ ) je leur
déclare, en qualité d'être ferilibleéccom-
jpatiffant, que pour finir tout iujet de
guerre & de diffention avec eux, je tâ-
cherai de convoquer une Diéte générale
de toutes les efpeces d'animaux, entre
lefquels le droit de fuflrage , ôc la domi-
nation naturelle , fe trouvent partagée,
peut-être que dans ce Congrès univerfel
on pourroit trouver des moyens propres
à finir la guerre allumée depuis tant de
fiécles, entre l'homme ôc les autres ef-
peces, & particulièrement les infeâes.
Je dis que je leur en parlerai , non pas
dans le langage que j'ai appris parmi
les hommes , je me garderai bien de leur
faire connoitre ce poilbn deflruéleur ;
mais par des fignes démonflratifs qui
forment le véritable , (5cle feul langage
de la nature : Bref, dans le cas où je
parviendrois à les déterminer à quel-
ques arrangements relatifs à cette paci-
fication générale , que je defire fans l'ef-
perer , il ne fera pas difficile à l'efpece
qiie j'abandonne , de faire lever par un
de fes Mathématiciens ou Calculateurs,
autre efpece fubordonnée qui fourmille
dans fon fein , Se qui peut connoitre
#= ) ( 370 ( ^
d*un coup d'œil le nombre des mou-
ches qui Egureront lur la face de l^'Eu-
rope pendant TEcé prochain , un étac
exad de tous les animaux privilégiés
dont je viens de parler , ôc notamment
de ceux dont j'ai fait la defcription
anatomique ôc morale , dans les Notes
que j'ai joint au Difcours fur Tinégalité ,
pour pouvoir faire avec eux un partage
au moins provilionnel : A l'égard des
reptiles Ôc des volatiles , je ne crois pas
quant à préfent qu'il foie néceffaire de
Tes appeller à ce contrat , peut être que
la fuite des temps nous fera appercevoir
quelques autres rapports entr'eux &
nous, que nous ne connoilTons pas en-
core, & dans ce dernier cas nous ferons
bien- tôt difpoiés à leur rendre juilice.
Je fuis avec égalité votre très -libre
6c très-heureux ami..
J. J. Rousseau, jufqu'à ce jour
hom.me civîlifé, & Citoyen de
Genève, mais à préient,
Ôrang-Outang*.
Donnée la année de mon âge y
à ï entrée de la Foret noire , qui eji au,
^ied du Mont- Jura pris des Alpes»
* c'efl-à-dire* Habiunts des Bois,
V